Préface de Pierre Perret
Editions Anne Carrière/Chorus, 684 p. plus un cahier photos de 8 pages, 169 FF
C'est un travail de fan, assurément, mais qui n'occulte en rien l'esprit critique envers une oeuvre et un homme dont le rayonnement n'a pas terminé d'ensemencer les énergies velléitaires. Un travail de bénédictin également - ce qui, dans le cas du sieur Robine, témoigne d'une méritoire abnégation. C'est dire combien il convient de saluer l'événement, quitte à s'exposer à de probables reproches de copinage (alimentés, de surcroît, par le retour à l'édition de Fred Hidalgo), heureusement compensés par le plaisir intense de la lecture, cette sorte de mascaret qui emporte avec lui les ultimes scrupules.
Car Marc Robine, conteur formidable aux formules percutantes, sait aussi mettre son enthousiasme, voire sa verve, au service d'une écriture alliant pondération et honnêteté intellectuelle. Des qualités fort appréciables en la matière. Certes, il existait déjà nombre de biographies, d'exégèses pertinentes, mais jamais jusqu'à présent - malgré d'indéniables réussites tels le Jacques Brel, une vie d'Olivier Todd, ou le Jacques Brel, chant contre silence de Stéphane Hirschi - un ouvrage n'avait restitué avec autant de bonheur l'impétuosité, la turbulence bréliennes, dans un dosage savant de démystification et de respect quasi filial.
Il est vrai que Brel reste l'exemple type du compagnon de route auquel on aime se référer dans les moments d'interrogation. On devine combien, à cet égard, il continue à compter pour Robine qui, lui aussi, a toujours aimé "aller voir" au-delà des apparences ; combien en outre l'auteur et l'interprète mais surtout l'homme se sont avérés déterminants dans sa perception du monde et des autres.
Avec Brel en effet (mais aussi avec Brassens ou Ferré), on assiste dans les années 60-70 à un curieux ballet des valeurs. Pour le public, pour les médias, l'ACI se substitue au poète, à l'intellectuel, au philosophe... A son corps défendant, il se transforme alors en maître à penser. Ce qui parfois ne manque pas de piquant, quand on connaît le manque d'intérêt pour les études de certains d'entre eux. Marc Robine nous le rappelle d'ailleurs fort à propos dans son évocation de la scolarité très "dilettante" de Brel durant laquelle se manifeste, déjà, un goût prononcé pour le théâtre, la littérature, le rêve échappatoire.
A cette époque, l'univers familial est bien entendu prédominant. Oppressant, castrateur. Resitué ici dans son contexte social, ce milieu apparaît dans sa vérité avec des relents d'atavisme que Robine s'ingénie à déceler au travers des remous idéologiques d'un pays en gestation.
Profondément marqué par cette atmosphère pour le moins conservatrice, Jacques Brel aura des difficultés à se démarquer de l'idéalisme bien-pensant que les mouvements de jeunesse chrétienne avaient réussi à lui inculquer pendant son adolescence. Certaines amitiés, puis l'éradication des racines familiales, l'aideront heureusement à trouver sa voie et par-là même sa personnalité.
Ayant résolument opté pour une narration chronologique, où foisonnent les allusions à Brassens, Robine s'autorise des digressions, des flash-backs ou même parfois quelques accélérés pour expliciter son propos. A l'encontre de beaucoup de ses prédécesseurs, il a la chance de connaître à la perfection le Landerneau chansonnier et - mieux encore - d'avoir une perception globale de l'histoire de la chanson française (et francophone). Ce qui donne au parcours de Brel davantage de relief au regard de la "simple" biographie.
La production chansonnière est, d'autre part, analysée titre par titre avec un soin méticuleux à l'occasion du rappel circonstanciel des enregistrements. Les allusions biographiques - plus nombreuses qu'on ne le croit généralement - sont mises en exergue et explicitées. L'auteur, par exemple, démontre comment les éléments personnels s'imbriquent dans la vision théâtralisée de la création, comment le particularisme peut se muer en universel, comment aussi et enfin l'artifice s'enrobe des vertus de la véracité.
Il note en outre combien, dans ses dénonciations, Jacques Brel demeure conscient de ses limites, combien il prend soin de s'impliquer lui-même dans sa mise en pièce du système de pensée qu'il est censé fustiger. En cela Brel fera toujours preuve d'une intégrité intellectuelle exemplaire. Dans ses relations amoureuses en revanche, il démontrera à maintes reprises une lâcheté assez peu compatible, au demeurant, avec le discours chansonnier... Eternelles contradictions de l'humain qui, au bout du compte, ne font que renforcer la crédibilité d'un individu sans cesse tenaillé par ce besoin de partance qui s'apparente à la peur dominée, autre versant de la liberté, rêvée, vécue, transcendée.
Ce n'est certes pas un hasard si Robine consacre une part de choix à l'aventurier, à celui qui est allé jusqu'au bout de sa démarche et dont l'oeuvre la plus accomplie n'est pas forcément celle que le public découvrait sous le soleil des projecteurs de music-hall. Car, indépendamment de la durée (que représente la "carrière" de Brel : dix... quinze ans ? Dont à peine six au top...), la chanson ne constitue qu'un aspect du Grand Oeuvre, un subterfuge... Un moment, l'artiste songera au roman puis se laissera tenter par de nouvelles expériences, par la comédie musicale par exemple, où il se métamorphosera en Don Quichotte pourfendeur de moulins à vent. Mais pouvait-il continuer indéfiniment à se faire son cinéma, à la vie comme à l'écran ? A bord de son voilier, Brel trouvera enfin la réponse à cette question, seul - ou presque - face aux éléments, à l'adversité, à l'indifférence comme à la générosité des hommes.
Le livre de Marc Robine nous emmène jusqu'au terme du voyage, jusqu'à ces îles Marquises, là où se termine le "roman" de celui qui avait "mal aux autres" Un périple durant lequel il rectifie, au passage, les bourdes des uns et des autres en rétablissant cette part de vérité que tout un chacun emporte avec soi au moment de traverser le dernier océan.
Fidèle à sa méthode d'investigation (déjà expérimentée dans Georges Brassens, histoire d'une vie), le biographe rend, ainsi, justice au chanteur Antoine, coupable aux yeux de l'opinion d'avoir abusé de la confiance du Grand Jacques, en monnayant des photos auprès de la presse à scandale et en colportant la nouvelle d'un Brel agonisant. Dans la même optique, il aborde pour la première fois le sujet délicat des rapports entre Brel et Paul Touvier en un chapitre où la concision n'exclut pas l'objectivité.
Serez-vous étonnés enfin de savoir que Marc Robine a par ailleurs réussi la gageure d'établir une discographie exhaustive, par séances d'enregistrement (où figurent - en quelque trente pages ! - références, dates, studios et personnel musical), en complément d'une filmographie et d'une bibliographie tout aussi précises. Et qu'il a eu la bonne idée de réunir en annexes plusieurs témoignages recueillis, durant la longue gestation de son ouvrage, auprès de proches, de journalistes, de professionnels tels Johan Anthierens, l'écrivain bruxellois de langue flamande, le romancier Henri Gougaud, l'accordéoniste Jean Corti, le pilote Jean Liardon, le cinéaste Claude Lelouch, le producteur Eddie Barclay, Alice Pasquier, la femme de "Jojo", et Maddly Bamy, l'ultime compagne.
Divers documents (une lettre personnelle de Pierre Mendès France à Brel, un texte de Brassens à son sujet...) complètent encore ces annexes, alors que le livre s'ouvre sur une longue, passionnante - et ô combien pertinente ! - préface de Pierre Perret. L'auteur de "Ma nouvelle adresse", ami fidèle du Grand Jacques, y brosse son portrait à partir de ses chansons, analyse ses rapports à la société, aux femmes, à la mort, et dévoile un Brel beaucoup plus intime à travers leurs rencontres et des extraits de lettres que Jacques continuait de lui envoyer depuis les Marquises. Brel y commente notamment la sortie de son dernierdisque, "peiné et furieux à la fois de l'exploitation qu'on venait d'en faire à Paris", écrit Perret, citant Brel : "De toute façon, concluait-il dans sa lettre, il vaut mieux ça qu'un cancer au poumon !"
Que dire de plus sinon : "voilà un sacré bouquin,
Mister Robine !"