AU LECTEUR
Amy lecteur, l'une des copies de ce difcours m'eftant tombée entre les mains, j'ay eftimé que je ferois très ingrat fi je ne le faifois voir au jour, pour fervir d'avertiffement à ceux qui font tellement abandonnez à leurs appetits charnels, & quy le plus fouvent fe laiffent aller aux charmes & feintifes de ces bêtes envenimées, quy ne s'eftudient, comme il paroift par ces falles & impudiques difcours, que pour attraper ceux quy par trop aiment leurs falles & deshonnetes plaifirs, & quy le plus fouvent, par le moyen de ces canailles, perdent le corps & l'ame. C'eft pourquoy je m'en eftonne fi Ariftote difoit que nature a faict les femmes plus belles & tendres que les hommes ; auffi les a-t-elle faict plus fines, cauteleufes & malicieufes. Cela occafionna Codrus à dire que le ciel ne contenoit tant d'eftoiles, ne la mer tant de poiffons, que la femme couvoit de fraude & de malice dans fon ame pleine de curiofité & de defirs. Chiron difoit qu'il eftoit meilleur d'enfevelir une femme que de l'efpoufer. La femme chafte, pudique & vertueufe, fe fait bien cognoiftre & refpecter fans mot dire.
La fille de joye porte preuve de fon deshonneur en fes geftes & en fa contenance, difoit l'ancien tragique Efchylian, dans Athènes.
C'eft le propre de la femme de fe laiffer tromper, dit fainct Hierofme, & de tromper les autres. Auffi, fi la première femme ne fe fuft mife du party du diable, le diable fe defefperoit de venir à bout du premier homme. Il fuit encore fon premier train, dont il s'eftoit bien trouvé. Tu es la porte du diable, difoit Tertulian à fa femme, &c. La première qui a mis la main au fruict deffendu, la première qui a abandonné Dieu, & avec fi peu de peine a faict perdre l'homme, quy eft l'image de Dieu, que le diable n'avoit ofé aborder. J'auroi recours, difoit ce malin, dans Origènes, quand il vouloit s'aider de la femme, j'auroi recours à mes anciennes armes, difoit-il, pour vaincre l'homme.
Les Sybarites convioient les femmes au feftin un an avant le jour, afin qu'elles euffent le loifir de fe parer de veftemens & joyaux pour y venir & s'y prefenter. Ces feftins font auffi ruyneux à la bouche que les plaifirs charnels à ceux quy les frequentent.
Chères Soeurs, puis que l'amour, ce clairvoyant aveugle, cet argus clairvoyant qui, avec fes yeux bandez, fe glisse infenfiblement dans les ames des courtisanefques, etant charmé des traicts de nos perfidies inventées, de la poifon de nos malices, defquelles, comme compatriotes, nous vous envoyons ce petit narré pour vous inftruire en cas de néceffité, pour ufer des moyens qui vous feront très-utiles pour cacher les infirmitez de celles de votre confrairie, pour attraper & abufer ceux qui ordinairement font en vos quartiers, en cas qu'ils veulent être fi valeureux champions que de vouloir combattre feul à feul foubz la cornette de Vénus, lequel ftyle nous vous prions de recevoir pour vos agreables eftreines, vous affeurant qu'ufant d'iceluy, vous cognoiftrez que cet enfant, cet infigne voleur, ce grand détrouffeur des ames, ce brigand renommé quy s'enrichit des dépouilles d'autruy & qui endommage indifferemment tout ce qu'il rencontre, fera voir, par ce moyen, vos charmantes feintifes, lefquelles, par les moyens cy-après fpecifiez, penferont avoir quelque belle nymphe amadriade, auront le plus fouvent la mère des dieux : & pour ce faire, chères compaignes, vous serez adverties & advertirez celles à qui nature n'a tant donné de perfection, qu'il eft neceffaire pour jouer au reverfis, & qui, plus fouvent, par faute d'intelligence, demeure cazanière, gratant les cendres à leur foyer ; c'eft doncques à elles à qui ces preceptes pourront être utiles & néceffaires ; eft qui fuit :
PREMIEREMENT. -Celles quy, par faute de devotion, n'auront jeûné le carefme fouvent, & qui auront la face groffe & graffe, ce quy eft fort mal séant d'être comme des mamulères, elles y pourront obvier & fe faire paroiftre poupines, moyennant qu'elles portent leurs fraifes & collet plus grands & plus larges que d'ordinaire, & auffi leur coiffeure comme leur perrucque & moulte eftroits ; & pour l'ornement d'icelles, il eft néceffaire, fi leurs propres cheveux ne font ni beaux ni longs, elles auront recours aux fauffes perrucques, lefquelles, étant bien agenfées de rofes de diverfes couleurs & des plus voyantes, fans y oublier la poudre de Chypre, qu'elles pourront y applicquer avec une houppe de foie qu'elles tiendront pour cet effet ordinairement dans leurs petites boites, & furtout que, fi tant eft qu'elles aient recours aux fauffes perrucques, comme il n'eft pas que quelqu'une n'eft fait quelque voyage au royaume de Suède, & pourront avoir paffé la forêt de la Pellade, qu'elles appliquent ces fufdits cheveux revenant à leurs fourcils.
ITEM. - Celles quy auront le vifage blanc de trop, ainfi que pafle, trop rouge ou trop trifte, elles pourront, pour la blancheur, y appliquer le vermillon deftrempé fur la rondeur de leurs joues ; & pour la rougeur, le blanc d'Efpagne deflayé affez clairement, qu'elles appliqueront très doucement fur leurs vifages, & fans oublier la petite mouche noire fur leurs tempes & la plume orangée paftel, meflée avec vert naiffant, & puis après voilà un cheval de louage.
ITEM. - Celles quy auront le bouche belle & coraline, il ne faut qu'elles portent leurs mafques longs, ains courts & fort relevés, à icelle fin qu'elles paroiffent & foient à la vue des regardans, & que par ce moyen leur faffe envie d'en défirer des baifers.
ITEM. - Celles quy ne l'auront belle & bien faite, & leurs lèvres pafles, il leur fera néceffaire de porter leurs dicts mafques tant foit peu plus longs & leurs mentonnières un peu largettes, nonobftant leurs mafques un peu relevés, pour fuivre l'ufage qui fe pratique de les porter de la façon.
ITEM. - Celles quy auront la gorge blanche & bien taillée & les tetons blancs & bien relevez, qu'elles fe donnent bien de garde de mettre rien de leurs affutages au devant, qui empefchent la vue des regardans, mais leur faffent souhaiter de s'en fervir de coucinets.
ITEM. - Celles quy l'auront au contraire ci-deffus, qu'elles mettent de larges paremens à leurs collets & robbes, & n'en faffent paroiftre que des efchantillons.
ITEM. - Celles quy auront une efpaule plus groffe que l'autre, & feront boffues, par le moyen d'un corps de cuiraffe & force garnitures à leurs robbes les feront paroiftre efgalles & cacheront cette imperfection.
ITEM. - Celles quy font d'une groffe ftature & groffiere taille, portent d'amples manches & de grands vertugadins, ou, pour mieux dire, cachebaftards, qui relevent fort par derrière. Par iceluy moyen, on ne verra point cette défectuofité.
ITEM. - Celles qui auront foufflé l'alquemie devant le fiège de Soiffons, quy feront maigres & defcharnées, il faut pour cela faire paroiftre d'une affez bonne façon, portant leurs coiffeures fort eftroictes, & leurs collets affez petits, & leurs robbes moderement garnies.
ITEM. - Celles quy feront boiteufes, il leur eft neceffaire de porter un foulier plus haut que l'autre.
ITEM. -Celles quy feront d'une petite ftature, & quy feront reftées dans lla race des Pygmés, pourront eftre en un inftant, fans efternuer, ne leur dire que Dieu les croiffe, fe faire de la riche taille par le moyen d'un foulier d'un demy-pied de liège de haut, quy fera caché par leurs longues robbes, & par ainfy, ou la nature a denié la bienfeance, il eft neceffaire de la trouver par artifice.
De plus, il vous eft neceffaire, chères compatriotes, qu'outre la bienfeance des habits il fe faut eftudier à former vos actions, afin que l'un correfponde à l'autre, & que par cemoyen vous puiffiez parler fans dire mot : & pour ce faire, vous employerez les yeux de quelque vieille matrone qui aura fait fon cours en la phylofophie cyprienne, devant laquelle vous cheminerez, pour eftre affeurées fi votre allure eft trop prompte, trop lente, trop affectée, trop niaife ou trop grave, afin de la former felon votre taille, votre air & votre naturel, pour ce qu'il faut laiffer toujours quelque chofe de fa nature, qui veut avoir bonne grace.
Plus, pour votre dernier ftyle, pour voir ce que nous avons fpecifié vous eftre convenable, vous aurez recours à un miroir pour y puifer vos fecrets, & apprendrez par iceluy à regarder fi votre vifage eft trop gay, trop trifte, trop doux ou trop foucieux, & y reformerez & adjoutterez ce que vous y trouverez neceffaire. Par ce moyen, vous inftruirez vos yeux à donner des regards doux, & vos bouches à former en un inftant des petits fouris pourles accompagner, & apprendre à jeter de rudes oeillades, & quelquefois de douces à ceux qu'il vous plaira ; & fuivant ces inftructions, nous fommes affeurées, chères compatriotes, que jamais l'ambre n'attirera tant à foy que vos feintifes amoureufes attireront à vous autres ces pauvres malheureux errans. Voilà donc ce que pour le prefent, à ce nouvel an, nous vous pouvons envoyer, que nous vous prions de recevoir d'auffy bon coeur que nous fommes à tout jamais vos chères compatriotes & humbles fervantes.
De Rouen, aux fauxbours de Soteville, fripant la crème :
Ce premier jour de l'an mil six cens dix huïct.