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Complexité et fourmis

Pourquoi les fourmis ont-elles traversé les millénaires et ont toujours réussi à s'adapter aux conditions changeantes de leur environnement ? Pourquoi de grandes civilisations humaines, comme la civilisation égyptienne ont complètement disparu ? La réponse est complexe...

Tout système vivant, qu'il s'agisse d'une minuscule bactérie, d'une colonie de fourmis, d'une civilisation humaine, ne peut fonctionner en vase clos, sans apport d'une certaine quantité d'information nouvelle. Autrement, la moindre perturbation venue de l'extérieur engendre un processus de déstabilisation mortel.

D'un point de vue purement sociologique, cette nécessité s'appelle le principe de la variété requise. On peut la retrouver, sous d'autres appellations, dans bien d'autres domaines. Voici un exemple bien connu : les mariages consanguins entraînent une dégénérescence et l'apparition de tares majeures chez les individus concernés. C'est ce qui explique, en partie, l'universalité du tabou de l'inceste, présent dans presque toutes les civilisations.

Il faut noter un point fondamental en ce qui concerne le concept de nouveauté. Une information n'est réellement nouvelle que si elle nous surprend, nous étonne, nous interroge. Si les seuls événements qui se produisent, au sein d'un système, sont ceux qui ont été prévus, aucun apprentissage n'est possible. En règle générale, un système apprend grâce et au travers des erreurs qu'il commet, ou encore en étant amené à faire face à une situation à laquelle rien ne le préparait. Les aléas et les erreurs sont les deux principales richesses qui lui permettent de progresser et de maintenir sa cohérence interne en présence de perturbations. Une telle notion peut sembler de prime abord hérétique sur le plan scientifique. Les résultats opérationnels de la techno-science nous ont habitué à concevoir des expériences reproductibles, desquelles toute notion d'aléas, de hasard, d'erreur, doit être bannie. En réalité, la majorité des phénomènes naturels, des systèmes vivants, des organisations sociales, résiste à ce type d'analyse et de représentation. Les expériences qui marchent, ont, en général, été conçues dans un but ad hoc par des êtres humains, et sont donc les artefacts d'un certain type d'analyse, de systèmes de valeurs, de schémas de représentation.

Prenons un exemple. Un réacteur d'avion est un objet extrêmement compliqué. En le disséquant et en analysant avec soin chacun de ses composants, il est possible de déduire et de comprendre ce que sera son fonctionnement, lorsqu'il est entièrement assemblé. Dans le même temps, il s'agit d'un objet très fragile. La moindre défaillance de l'un des composants aura ( probablement ) des conséquences catastrophiques.

Prenons un autre exemple: une humble bactérie. La situation est ici très différente. Toutes les analyses, décodages, n'ont pas permis aux hommes de reproduire une bactérie en partant des matériaux de base (connus) qui la constitue. Contrairement à un objet compliqué, la bactérie est complexe dans le sens où la somme de ses parties (connues) ne permet pas de reproduire le tout. Qui plus est, certaines parties ne semblent pas utiles ou n'ont pas un rôle compréhensible. Bien que le comportement d'un être vivant aussi élémentaire puisse paraître assez prédictible, il faut bien admettre qu'un tel organisme possède des capacités d'adaptation aux conditions changeantes de son environnement qui dépassent de très loin les performances du système le plus sophistiqué que l'homme aie jamais su créer. Les bactéries sont à l'origine de la vie. Elles peuvent s'adapter à des conditions physico-chimiques impensables pour la plupart des êtres vivants, ou réagir à une agression extérieure de manière efficace.

Pour revenir à notre point de départ, considérons l'exemple d'une entreprise. Une majorité de dirigeants, de cadres supérieurs, ont appris qu'il fallait réaliser des tableaux de bords qui ne laissent aucune activité de leurs subordonnés dans l'ombre. Il leur faut donc former leurs collaborateurs d'une manière qui leur soit compréhensible, et suscite chez eux un comportement rassurant, prévisible. Ils établissent alors, lorsque l'entreprise devient trop importante pour être gérée directement, tout un ensemble de lois, codes, méthodes, implicites ou explicites, que certains appellent la culture d'entreprise.

Le paradoxe est le suivant: plus les dirigeants ont l'impression de contrôler la situation de l'entreprise, en s'assurant du haut en bas de la hiérarchie que les règles et recommandations sont suivies à la lettre, moins le système est efficace sur le long terme, car les individus qui la compose n'ont, en théorie, plus d'initiative personnelle à prendre. Le système "entreprise" est alors "transparent" aux yeux d'un observateur extérieur. Mais il devient rigide, incapable de souplesse, et ses acteurs, dépossédés de leur capacité créatrice, finissent par se désintéresser de son fonctionnement.
Au contraire, si les centres de décision sont délocalisés, l'intelligence et la créativité individuelle mises en valeur, la hiérarchie pyramidale remplacée par un maillage souple en forme de réseau, chaque membre de l'organisation se retrouve dynamisé, concerné directement par les conséquences de ses actions. Le système devient opaque pour un observateur extérieur, mais plein de sens et de richesse pour ceux qui le composent.

Examinons de plus près un exemple concret de situation qui peut nous mener droit au désastre, sur le long terme. Dans les grosses entreprises, les acheteurs de matières premières ont pour mission de réduire le plus possible le nombre de fournisseurs, afin de diminuer les frais de gestion, et de profiter de prix toujours plus bas en jouant sur les effets de volume ainsi obtenus. Ils opèrent ainsi une sorte de sélection "génétique" et appauvrissent considérablement la diversité du tissu social et industriel. On retrouve la même problématique dans l'agriculture qui n'exploite plus que quelques variétés sélectionnées pour leur rendement, qu'ils s'agisse de plantes ou de bétail.

Si nous voulons réaliser la révolution des fourmis, il nous faudra, chacun à notre niveau, introduire toujours plus de variété, lutter contre l'uniformisation, et bousculer certaines idées et modes de pensées, propres le plus souvent à la civilisation occidentale. Il ne faut pas toutefois sombrer dans le chaos. L'équilibre est difficile à trouver. L'idéologie dominante est orientée vers la stabilité rassurante (pour l'esprit humain) de la pyramide de marbre. Nous ne risquons donc pas, pour le moment, d'introduire trop de variété!

Puissions nous être, ou devenir, les acteurs, les auteurs, d'une autre forme d'équilibre, un équilibre dynamique. Celui du cycliste, qui à chaque coup de pédale, maintient sa trajectoire et évite la chute. Ainsi font les fourmis et les bactéries. La civilisation égyptienne a été tuée par son incapacité à introduire de la nouveauté, elle était devenue fragile comme un réacteur d'avion...

Complexity and ants

Why do ants always thrive and were able to adapt themselves to the ever changing conditions of their environment troughout centuries ? Why some great human civilizations, such as the pharaonic egyptian civilization disappeared ? The answer is complex...  

Any living system, a very small bacteria, a colony of ants, a human civilization, cannot sustain itself in a closed environment. Some form of continuous external input is required. Otherwise, the smallest perturbation coming from outside will destabilize the system and lead to its death.

From a purely sociological point of view, this requirement is better decribed as  the principle of the required diversity. One can find it under other names, applied to many different fields. Here is a well known example. Inbreeding leads to major physiological defects and degenerescence of the individuals. Genetic variability is a prerequisite to the survival of species. That is why, in nearly all human cultures, incest is taboo.

We must now consider a fundamental property of the concept of diversity. Something new is really new only if it surprises us, ask us questions. If the only events that happen inside a system are the ones that were predicted, there is no possibility to learn. It is generally admitted that a system learns through a trial and error process, or because it has to provide an adequate response to some unanticipated situation. Random events and errors enable systems to progress and maintain their internal cohesion in the presence of adverse pertubations. This concept may sound a bit heretic from a hard science point of view. The operational results obtained by hard techno science have accustomed ourselves to design and set up reproductible experimental conditions from which randomness, errors, unexpected events must be banished. In fact, the vast majority of natural phenomena, of living systems, of social organizations, cannot be reduced by these kinds of conceptual analysis and representations. Successful experiments, on the average, are the result of ad hoc  and reductionist human thinking.

Let us consider an example. A jet engine is indeed a very complicated device. A careful disassembly process will probably let technically aware people to deduce its principles of operation. At the same time, this is a very fragile artefact. Any failure of one of its components will probably have a catastrophic outcome.

If we now consider a bacteria, the situation is completely different. All the analyses, dissections, decoding of genetic material, have not allowed human beings to recreate ex nihilo a living bacteria out of its known basic components. Contrarily to a complicated device, the bacteria is complex, because the sum of all its parts does not allow to reproduce the whole. Event more surprising is the fact that some parts does not seem to be useful or that their exact role cannot be understood. Although the behavior of such an elementary living organism maybe considered as being predictable, it can adapt itself to changing environemental conditions in a way that outperforms and hold to ridicule the most sophisticated human artefacts. Bacteria are at the origin of life. They can thrive under  chemical or physical conditions that no other known living organism could safely sustain. They can also direct an adequate response to external threats. Whereas the pride of our money thirsty techno freaks will simply disintegrate.

If we go back now to our original topic, we may consider the internals of a company culture. The vast majority of managers have learned at school that they should keep everything under control. For this purpose, they learned how to use a variety of tools, such as plannings and dashboards that will prevent anything unexpected to happen. They learned to train their subordinates to act in a well behaved and predictable manner. In this way, they can reinforce their own pleasant feelings and are sure that they have done it in the best possible way. When the company grows, they publish more laws, schedules, constraints, codes, implicit or explicit, that some people have coined as the "company culture".

Here comes the paradox. The more the managers feel that they have the situation under control, from the top to the bottom of the hierachy, by ensuring that rules are strictly enforced, the less the company, as a system is efficient on the long term. The individuals do not need, in theory, to take personal initiatives, they just have to follow the rules. The company, as a system, becomes transparent to the observer. But at the same time, it looses all its flexibility, because its employees, robbed from their creative skills, slowly stop to care about the way it works or does not work.

If the decision centers are delocalized, individual skills and creativity encouraged, the pyramidal hierarchy replaced by a loosely knotted network, all members of the organisation feel responsible for their actions and become active again. The system becomes opaque for the observer, but it becomes meaningful for its members.

Let us examine a different topic. Big companies try to reduce in as much as possible the number of their suppliers. This enables them to reduce their accounting and logistic expenses. They also have better prices because of the leveraging effect of the volume of merchandise they order. By acting in this way, they operate a kind of genetic selection and as a consequence, tend to weaken the diversity of the social and industrial fabric. The same kind of reasoning exist in agriculture, where only a few selected species are considered because of their high productivity.

If we want to be as strong as the ants, we will have to introduce an unending supply of diversity in our world. We will have to fight against globalization, uniformity, ( I consider that world wide standards such as ISO or QS 9000 are a very bad things ), and kick the bucket of old ideas and habbits. There is a potential pitfall, however. Too much diversity can lead to chaos and the lost of internal cohesion of social systems. The correct equilibrium is difficult to reach. It seems that nature has achieved a good compromise. The dominant idelogy of western civilization is oriented towards the reassuring but morbid stability of the frozen marble pyramid. Therefore, we are not at risk, for the moment, to indroduce too much variety in our world.

I have a dream that someday, we will be given the chance to be fully the actors, the authors, of a sustainable equilibrium. A dynamic one, such as a cyclist, who always invent a new trajectory and avoids to fall. This is the way of ants and bacteria. The egyptian civilization has been killed by its incapacity to be flexible and incorporate new information, and has therefore become as fragile as a jet engine...