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Dans un hameau, très haut dans les montagnes, moururent un jour de vielles gens. Comme héritage, ils laissent à leurs trois fils les objets suivants: un chaudron en cuivre, une poêle en fer et une chatte noire. Un tel héritage fut facile à partager: le frère aîné Gunnar prit le chaudron, le second frère Ebe reçut la poêle et pour le frère cadet Hakon, il ne resta que la chatte noire.
Hakon n'était pas un garçon méchant, mais comme il était le plus jeune, il avait toujours l'impression que ses frères le négligeaient et il garda cette impression également après le partage de l'héritage.
Il caressa la chatte et murmura, mécontent:
- Si Gunnar prête à quelqu'un son chaudron, il restera dans le fond encore suffisamment à manger pour lui-même. Si Ebe prête sa poêle, il lui restera suffisamment de gras pour faire son dîner. Mais moi, avec une chatte, que puis-je faire?
Il continua à caresser la chatte, qui en fut si satisfaite, qu'elle ronronna de contentement. Puis, elle lécha avec sa langue rugueuse la joue de Hakon et lui dit doucement:
- N'aie pas peur et ne te plains pas. Tu verras, je t'aiderai!
Quand les frères eurent mangé tout ce qui restait dans la chaumière, ils décidèrent de s'en aller par le monde.
Gunnar prit le chemin de gauche, Ebe celui de droite et Hakon suivit sa chatte qui se dirigeait tout droit vers la forêt. Il marcha un peu, puis il s'arrêta et dit:
- J'ai oublié de balayer la chambre.
Il fit demi-tour et revint à la maison, mais la chatte continua son chemin.
Après la forêt, elle vit un pâturage où se trouvait un troupeau de rennes. La chatte choisit le plus grand, sauta entre ses cornes, y enfonça ses griffes et déclara d'une voix très ferme:
- Si tu ne vas pas où je te dirai, je te grifferai les yeux et je te pousserai à travers rochers et ravins jusqu'à l'abîme de mort où enrage et mugit la mer sans fond!
Que pouvait faire le pauvre renne? Il obéit, car il ne pouvait pas voir qui avait pris place sur sa tête. Il eut peur, car il pensa que c'était le diable lui-même.
Et la chatte demanda qu'il l'emmène devant le château royal. Là, elle lui ordonna de s'arrêter juste devant le roi.
- Majesté, mon maître, le seigneur Hakon, vous transmet ses salutations et vous envoie comme cadeau le renne le plus fort de son troupeau. Il espère qu'il peut convenir à votre attelage royal, annonça la chatte avec une révérence.
-Tu dis, le seigneur Hakon? Essaya de se rappeler le roi. Cela doit être un homme très riche pour qu'il puisse m'envoyer un si beau cadeau!
- Oui, Majesté, le seigneur Hakon est l'homme le plus riche de tout votre royaume, affirma la chatte, mais elle ne dit rien de plus.
- Alors, tu diras à ton maître que je le remercie beaucoup et que je lui envoie mes plus cordiales salutations, répondit le roi et il envoya à Hakon un chariot plein de cadeaux.
Quand la chatte revint à la maison, le ménage de Hakon était fait et il se reposait assis sur le seuil de la maison. Il ne regarda pas les cadeaux que le roi lui envoyait, mais prit la chatte sur ses genoux et la caressa en disant tristement:
- Evidement, mes frères ont eu plus de chance que moi avec leur héritage: Gunnar avec son chaudron, Ebe avec sa poêle, mais moi, que puis-je faire avec une vielle chatte?
La chatte fut contente de ses caresses, ronronna et le consola:
- N'aie pas peur et ne te plains pas. Tu verras, je t'aiderai!
Le lendemain, ils repartirent d nouveau. La chatte marchait la première, Hakon, le second. Ils ne firent que quelques pas car Hakon se souvint brusquement:
- J'ai laissé toutes les fenêtre de la maison, ouvertes en grand. S'il arrive un orage ... et, il fit immédiatement demi-tour et prit le chemin de la maison. La chatte, la queue en l'air, continua seule son chemin.
Sur l'herbage tout près de la forêt, elle vit un troupeau de chevaux. La chatte choisit le plus fort et le plus beau avec des poils brillants et une longue crinière.
Elle sauta sur la tête du cheval, enfonça ses griffes entre ses oreilles et ordonna:
- Si tu ne vas pas où je te dirai, je te grifferai les yeux et je te pousserai à travers rochers et ravins jusqu'à l'abîme de mort où la mer cruelle enrage et mugit!
Que pouvait faire le pauvre cheval? Il obéit et la chatte le conduisit à travers montagne et vallées jusqu'au château royal. Là, elle lui dit de s'arrêter juste devant le roi, fit une révérence et dit:
- Majesté, mon maître vous présente ses meilleures salutations et vous envoie le cheval le plus rapide qu'il possède. Il espère qu'il pourra convenir à votre courrier.
- Quel magnifique animal! S'exclama le roi. Dans mes écuries je n'ai aucun cheval aussi beau que celui-ci. Ton maître doit être un homme très riche s'il peut m'envoyer de tels cadeaux!
- Oui, oui, la richesse de mon maître est sans fin, approuva la chatte.
Tu transmettras à ton maître mes remerciements royaux, dit le roi et il envoya à Hakon deux chariots pleins de cadeaux. Le premier contenait les meilleures friandises du monde entier, le second des vêtements si beaux qu'ils auraient été dignes de n'importe quel roi.
Quand la chatte retourna à la maison, elle se frotta contre les jambes de Hakon et attendit que cette fois celui-ci exprimât ses remerciements. Mais Hakon ne regarda pas les cadeaux, il prit la chatte sur ses genoux et se plaignit en la caressant:
- A quoi me sert mon héritage, mon frère aîné a eu un chaudron en cuivre, le second frère la poêle en fer et moi, je n'ai eu que cette vielle chatte!
- Attends, et ne te plains pas, le consola la chatte. Je t'aiderai, tu verras!
Le troisième jour, ils repartirent de nouveau. La chatte ouvrit la marche, la queue dressée fièrement en l'air comme le mât d'un voilier, et Hakon la suivait. Soudain, il fronça les sourcils et dit:
- J'ai enfermé dans la chaumière toutes les souris et elles risquent de mourir de faim avant notre retour!
Et, il fit demi-tour et retourna à la maison. Mais la chatte continua. Au milieu d'une clairière, au-dessous d'un pin touffu, elle aperçut une famille d'ours. Le père ours cherchait le miel des abeilles sauvages dans un arbre creux et la mère ourse jouait à côté avec ses petits. La chatte se glissa jusqu'à proximité de l'ours, lui sauta sur le cou, enfonça ses griffes dans sa tête et lui souffla dans les oreilles cette menace terrible:
- Je te grifferai les deux yeux si tu ne vas pas où je t'ordonnerai!
Que pouvait faire le pauvre ours? Il courut à travers montagnes et vallées jusqu'au château royal, comme la chatte le lui demandait. Et il se précipita de telle façon que la terre trembla, les pierres s'envolèrent, les branches d'arbres craquèrent.
Lorsqu'ils arrivèrent devant le roi, le pauvre ours fut tout en nage. Le roi fut très surpris par cette visite étrange.
La chatte fit une grande révérence et annonça:
- Mon maître envoie à Votre Altesse ses meilleures salutations et ce grand ours comme cadeau. Peut-être pourriez-vous l'utiliser comme général ou ministère, car il est fort et sage!
- Cela me fait plaisir, répondit le roi, depuis longtemps je cherche un conseiller sage! Dis au seigneur Hakon que je le remercie pour son cadeau. N'as-tu pas idée comment je pourrais le récompenser?
- Je sais que mon maître aimerait épouser ta fille cadette, proposa timidement la chatte. Le rois fut un peu déconcerté, mais il répondit aussitôt:
- La plus jeune et la plus belle princesse? Il demande un peu trop, mais nous verrons cela. Qu'il passe me voir et nous discuterons!
- Cela sera difficile, répondit la chatte, mon maître n'aime pas entrer dans des châteaux aussi simples que celui-ci.
- Il a donc un château plus beau que le mien? s'étonna le roi.
- Je ne voudrais pas offenser Votre Majesté, dit la chatte, mais il n'y a aucune comparaison possible avec ce château, pourtant fort beau, et le palais de mon maître.
Cette remarque blessa le roi et il cria après la chatte, si fort que toutes les fenêtres du château en tremblèrent:
- Qu'est-ce que tu te permets de déclarer, malheureuse! Est-ce qu'il est possible que quelqu'un possède une demeure plus belle que celle du roi lui-même?
La chatte se tint tranquille, elle haussa seulement, un peu plus, sa queue et dit calmement:
- Vous n'en croirez pas vos propres yeux quand vous verrez où habite mon maître!
- Et moi, je te tordrai le cou, si ce n'est pas vrai! Demain j'irai voir ton maître, décida le roi. Où habite-il?
- Dans un château sur la Montagne Bleue, répondit la chatte et elle repartit vite vers la maison.
Le lendemain matin, le roi partit avec toute sa cour visiter Hakon.
A l'aurore, la chatte conseilla à son maître de mettre son plus beau vêtement, prit dans le garde-manger une grande tarte et tous les deux partirent en direction de la Montagne Bleue.
Le chemin passait par une prairie dans laquelle paissait un immense troupeau de moutons.
- A qui appartiennent ces moutons? Demanda la chatte au berger?
- Ils sont au troll Hellge de la Montagne Bleue, répondit le berger.
- Ecoute, berger. Bientôt, le roi passera par ici. Il te demandera certainement à qui appartiennent ces moutons. Et toi, tu lui répondras que ce sont les moutons du seigneur Hakon. Si tu disais autre chose, je te grifferais les yeux et te pousserais à travers rochers et ravins directement dans l'abîme de mort. As-tu compris? menaça la chatte.
Le berger eut peur et promit à la chatte de dire ce qu'elle souhaitait. Peu de temps après, le roi passa avec sa cour et cria au berger:
- Holà, berger, à qui est cet immense troupeau?
- Au seigneur Hakon, répondit le berger.
- Eh bien! Je vois que les moutons du seigneur Hakon sont plus beaux que les miens, constata le roi.
Pendant ce temps, la chatte et son maître passaient le long d'un coteau, sur lequel se trouvait un troupeau de belles chèvres avec de longs poils.
- A qui sont les chèvres? Demanda la chatte à la petite bergère qui gardait le troupeau.
- Ce sont les chèvres du troll Hellge de la Montagne Bleue, répondit la jeune fille.
La chatte s'approcha, sortit les griffes, montra ses dents et cria méchamment:
-Bientôt, le roi passera par ici. Quand il te demandera à qui sont les chèvres, tu lui répondras: ce sont les chèvres du seigneur Hakon. Si tu disais autre chose, je te grifferais les yeux et je te pousserais à travers rochers et ravins directement dans l'abîme de mort. As-tu compris?
La petite bergère prit peur et promit de dire ce que la chatte voulait.
Quand le roi passa et lui demanda à qui étaient ces chèvres, elle répondit:
- Ce sont les chèvres du seigneur Hakon.
Le cortège continua et arriva devant un pré où se trouvait un immense troupeau de belles vaches. La chatte qui était passée avant le cortège s'était assurée, par ses menaces, que la réponse du berger serait:
- Ces belles vaches appartiennent au seigneur Hakon.
Après cette déclaration. Le roi ne dit plus rien: il constatait, de ses propres yeux, que Hakon était réellement l'homme le plus riche de son royaume.
Pendant ce temps-là, la chatte et Hakon arrivèrent devant la Montagne Bleue et ils se dirigèrent directement vers le château du troll Hellge. Quel beau château! Il était bâti avec des briques en or et le toit était recouvert de tuiles en argent. Mais le château était silencieux, il n'y avait personne nul part. Quand la première étoile apparut dans le ciel, la terre trembla, le vent gémit dans les cimes des hauts arbres et on entendit des coups de tonnerre: c'était le troll Hellge, aux trois têtes, qui rentrait passer la nuit dans son château.
C'était précisément le moment que la chatte attendait. Elle se mit en travers de la porte et barra le chemin au troll.
- Laisse-moi passer! hurla-t-il.
- Attends, ne crie pas si fort, dit calmement la chatte. Je t'ai apporté une bonne tarte, goûte-la!
Le troll approcha une tête, puis l'autre, puis la troisième et toutes les têtes reniflèrent la tarte. Le troll s'écria:
- Garde ta tarte, elle sent l'homme! Et laisse-moi passer!
- Tu ne m'étonne pas en me disant qu'elle ne sent pas bon, ria la chatte. Ce n'est pas une tarte ordinaire: l'évêque, lui-même, la bénie avec de l'eau consacrée!
- Laisse-moi tranquille avec ta tarte et laisse-moi passer, demanda plus doucement le troll en s'éloignant de la porte, et la chatte découvrit qu'il avait peur de sa tarte soi-disant bénie.
Je te laisserai passer, miaula-t-elle doucement, mais je voulais t'expliquer combien il faut travailler dur pour transformer des grains de seigle en tarte. Et toi, tu ne veux même pas la goûter!
- Laisse-moi, s'il te plaît, entrer, supplia le troll. Bientôt le soleil va se lever et je suis toujours dehors.
- Attends, je n'en ai pas pour longtemps, mais je tiens à t'expliquer d'abord comment on obtient le seigle, insista également la chatte d'une voix doucereuse. Et elle commença à raconter lentement son histoire:
- Tout d'abord, il faut que le paysan laboure son champ, le herse et puis y sème des graines. Puis qu'il attende la pluie, puis le soleil, et de nouveau la pluie et de nouveau le soleil. Quelle incertitude! Mais un beau jour, les grains germent, le champ verdoie...
- Pars d'ici, sans cela je t'écraserai sous mon pied et la tarte avec toi! menaça le troll, mais il n'osa pas s'approcher car il craignait la tarte bénie.
- Attends, ronronna doucement la chatte, il ne faut pas m'interrompre: sans cela, je ne terminerai jamais mon histoire. Voyons, où en étais-je... Ah oui! Alors, le seigle germe et pousse tout doucement, puis mûrit sous le soleil, les épis deviennent grands et lourds, et puis...
- Laisse-moi entrer dans ma maison, implora le troll, je vois déjà les rayons du soleil derrière les montagnes!
- Tout de suite, encore quelques secondes, mais il ne faut pas m'interrompre, dit la chatte en reprenant son histoire. Qu'est-ce que je disais? Ah oui! les épis mûrissent et ensuite le paysan affûte sa faux et les fauche, les sèche en moyette, puis les transporte dans la grange et, en hiver...
- Laisse-moi entrer, affreuse chatte, je dois rentre à tout prix! cria le troll fou de rage, tandis que la chatte restait entre lui et la porte et elle continua son histoire, pour qu'elle soit plus longue et pour que le troll reste le plus longtemps dehors.
Soudain, elle s'arrêta de parler et fit un geste avec sa patte vers l'est:
- Regarde, je vois une belle jeune fille tout en or qui viens vers toi!
Le troll tourna ses trois têtes dans la direction indiquée et vit le soleil qui se levait à l'horizon.
Un seul regard vers le soleil et le troll fut pétrifié.
Et c'est comme cela que Hakon, grâce à l'aide de sa sage chatte, devint l'homme le plus riche du royaume. Maintenant tous les troupeaux, ainsi que le château du troll lui appartenaient.
- Va accueillir le roi: il arrive avec tout son cortège, conseilla la chatte à son maître.
- Je vois que tu es réellement noble, dit le roi à Hakon, si tu veux, je te donnerai ma fille cadette pour épouse.
Hakon fut d'accord et les préparatifs d'un grand mariage commencèrent. Les cuisiniers travaillèrent jour et nuit. Les couturiers les plus renommés préparèrent la robe de la mariée et le voile blanc brodé d'argent fut si long qu'il fallut qu'il soit porté par trois cent quatre-vingt-six pages.
Le jour du mariage, lorsque Hakon remercia la chatte pour tout ce qu'elle avait fait pour lui, la chatte lui demanda qu'il lui coupe la tête pour la récompenser. Hakon ne voulait à aucun prix, mais la chatte insista tellement q'il céda: il dégaina son épée et d'un seul coup trancha la tête de la chatte. Dès que la tête toucha terre, la chatte se transforma en un beau prince qui remercia Hakon de l'avoir libéré. C'était le fils d'un roi voisin qui avait été changé en chatte noire par le méchant troll Helge. Le prince délivré fut tellement heureux qu'il demanda en mariage la seconde princesse. Le roi la lui donna de on cœur, car il connaissait très bien son père.
Quand le cortège nuptial prit le chemin pour aller à l'église ils rencontrèrent un autre prince d'un pays lointain qui cherchait une princesse pour l'épouser. Le roi lui donna la troisième de ses filles et, comme cela, trois mariages furent célébrés en même temps.
L'histoire tiré de Contes Scandinaves, ©1972, Grund, Paris, ISBN 2-7000-0281-4
Dessin par Theodor Kittelsen.RETOUR:
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