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Se remettre aux mains du Père

 

Jeanne d'Arc


Jeanne d'Arc était sainte. Les Voix venues du ciel lui ont donné la mission de faire sacrer et couronner le dauphin dans la ville de Reims, afin qu'il soit lieutenant du Roi du ciel, qui est le vrai roi de France. C'était une mission de paix. Est-ce que les Voix lui ont ordonné de faire la guerre ? Le ciel ne veut pas que les hommes se battent. Mais l'époque de Jeanne ne concevait la paix que par le moyen de la guerre. Simone Weil a critiqué Jeanne d'Arc : Elle a quelque chose de faux, elle fait la guerre parce qu'inspirée, elle abaisse Dieu jusqu'à en faire un partisan dans une guerre ; on lit dans son histoire ce que dicte l'opinion publique contemporaine, mais elle-même a été incertaine. - Jeanne d'Arc a inventé une technique de guerre, consistant à pointer les canons non seulement sur les fortifications, mais directement sur les troupes. Jean Masson disait : C'est la boucherie.

Les Voix répétaient : Il faudra quitter Domrémy, il faudra se rendre en France ; il faudra porter secours au roi (Monseigneur Touchet, La sainte de la patrie tome1 page 98) - Va, Jehanne la Pucelle, fille de Dieu. C'est toi qui délivreras Orléans et forceras les Anglais à lever le siège. Cette parole doit-elle être considérée comme un ordre donné par les Voix de faire la guerre ? On peut l'interpréter différemment. Etant donné la façon dont les Anglais ont été effrayés, il est probable qu'ils seraient partis sans mort d'homme. Il était arrivé à Saint Louis de terminer un conflit sans faire la guerre, et cela pouvait se produire encore.

Vous mande le Roi du ciel, par moi, que vous serez sacré et couronné dans la ville de Reims ; et que vous serez lieutenant à Luy, qui est vray Roy de France. Les résultats de la mission sont annoncés avec une précision éblouissante : Orléans sera repris, le roi sera sacré. Mais qu'il ne l'oublie pas, il ne sera que le lieutenant du vrai Roi, qui est le Christ. Si le roi voulait croire et avoir foi en Dieu, à Monsieur saint Michel, à sainte Catherine, à Madame sainte Marguerite, elle le mènerait couronner à Reims, et le remettrait paisible en son royaume. Je te dis de la part de Messire que tu es vrai héritier de France et fils de roi ! Il m'envoie vers toi pour que je te conduise à Reims, si tu veux.

Elle dit aux Anglais : Je suis envoyée par Dieu, le roi du ciel, pour vous bouter hors de toute la France. - Jeanne, vous dites que Dieu veut délivrer le peuple de France de ses calamités ; mais s'il le veut, il n'est pas nécessaire de mettre en mouvement les hommes d'armes. - En nom Dieu, les hommes d'armes batailleront et Dieu donnera la victoire (p.183). Ces phrases n'ont pas été dites à Jeanne par ses Voix. - Un des commandements donnés à Moïse sur le Sinaï est : Vous ne prononcerez pas le nom de Dieu en vain. Les Juifs étaient si fidèles à ce commandement qu'ils ne savaient pas comment se prononçait le nom de Yahvé. On comprend la raison de ce précepte en voyant comment les hommes peuvent présenter leurs propres idées comme inspirées, même si elles contredisent la véritable révélation. Les Voix, présentant l'étendard à la Sainte, lui dirent : Prends-le et porte-le hardiment ! - Au procès, les juges demandent : Qu'aimiez-vous le mieux, votre épée ou votre étendard ? - Mon étendard ; quarante fois plus.

- Ah ! mon Dieu ! mes voix m'ont dit que j'aille contre les Anglais. Mais est-ce contre Falstaff ? Est-ce contre leurs bastilles ? Ce détail est d'intérêt. Ses Voix l'avaient éveillée et lui avaient donné l'avis de marcher. Rien de plus. Le reste était laissé à sa prudence et à son courage. Son Conseil la traitait avec le respect qui est dû à toute liberté humaine. Elle dit au duc d'Alençon : Au nom de Dieu allez sur eux car ils s'enfuiront, et ne s'arrêteront point ; et seront déconfits, sans guère de perte de nos gens ; et pour ce faut-il vos éperons... Le gentil roi aura aujourd'hui la plus grande victoire qu'il eut jamais. Et m'a dit mon Conseil qu'ils sont tous nôtres. Les Français purent, à leur volonté, prendre ou occire ceux que bon leur semblait. Ils en tuèrent deux mille. Ce sont les Français qui décident combien d'Anglais ils vont tuer, alors qu'ils n'ont pas eu un mort de leur côté ! A Azincourt, le roi d'Angleterre avait ordonné de massacrer les prisonniers français. Il n'est pas vraisemblable que ces moeurs, du côté anglais ni du côté français, eussent une caution divine. Mais cela montre que Jeanne aurait pu accomplir sa mission sans faire tuer personne.

Sont-ce ses Voix qui conseillèrent à Jeanne la tentative contre Paris ? Il faut se rappeler qu'elles n'étaient ni l'intelligence, ni la volonté, ni la conscience de Jeanne, sans quoi celle-ci devrait être dite privée de ses énergies propres et personnelles. Jeanne avait l'esprit trop droit pour ne pas juger sévèrement la politique de la Paix de Bourgogne et la volonté trop ferme pour ne pas l'écarter. Elle avait assez de lumières naturelles pour apprécier l'importance de Paris et conseiller au roi de faire vite, s'il voulait arriver à temps. Cependant ses voix ne lui avaient rien conseillé quant à la marche sur Paris (Mgr Touchet). Interrogée si, quand elle alla contre Paris, elle le fit par ordre de ses Voix : Non, répondit-elle. Je le fis à la demande des gentilshommes qui voulaient faire une escarmouche, une vaillance d'armes. - Mais vous vouliez, vous, aller à Paris ? - Assurément je le voulais ; je voulais même franchir les fossés. Les Voix de Jeanne ne lui conseillaient ni tout ce qu'elle voulait, ni tout ce qu'elle désirait, ni tout ce qu'elle disait, ni tout ce qu'elle espérait. Elle décida de marcher contre Paris dans un élan parfaitement réfléchi et parfaitement libre

Jésus-Christ est le véritable roi de France, et Charles VII n'est que son lieutenant. Quand Pilate a demandé à Jésus s'il était roi, celui-ci lui répondit : Mon royaume n'est pas de ce monde. Si mon royaume était de ce monde, mes gens auraient combattu pour que je ne fusse pas livré aux mains des Juifs. - Donc tu es roi ! - Tu l'as dit ! Si Jésus n'utilise pas les hommes d'armes pour combattre ses ennemis, le roi de France, qui est son lieutenant, ne doit pas les utiliser non plus. Un chrétien doit aimer ses ennemis et leur faire du bien.

Jeanne n'a pas entrepris la campagne de la Haute Loire, pas plus que la marche sur Paris, sur l'ordre de ses Voix. Celles-ci l'ont laissée libre. Cependant le secours d'En Haut ne s'éloigne pas d'elle. Son grand coeur et son courage font violence au ciel. Il fallait sans doute que sur sa voie d'amertume elle trouvât quelque brève consolation. A la brebis tondue on mesurait le vent. Ce sera ainsi jusqu'aux mois préparatoires à l'ultime et tragique sacrifice. - Selon le téléfilm Jeanne d'Arc de Pierre Badel, après Reims, les Voix n'ont pas parlé à Jeanne sinon pour lui annoncer qu'elle serait prise et la préparer à la mort. Les juges l'interrogent sur l'évasion de la tour de Beauvoir. - Avez-vous fait ce saut du conseil de vos Voix ? - Sainte Catherine me disait presque tous les jours de ne pas me jeter en bas... On la releva plus morte que vive. Sa chute l'avait tellement broyée qu'elle fut trois jours sans boire ni manger. Et toutefois elle fut réconfortée par Sainte Catherine qui lui dit qu'elle se confessât et requist merci à Dieu de ce qu'elle était allée contre le conseil de ses Voix, répétant que ceux de Compiègne auraient secours avant la Saint-Martin d'hiver.

- Les habitants de Domrémy étaient-ils Bourguignons ou Français ? - Je n'y connaissais qu'un seul Bourguignon : je lui aurai voulu la tête coupée, si c'eût été la volonté de Dieu. - Votre Voix, quand vous étiez jeune, vous a-t-elle dit de haïr les Bourguignons ? - Quand j'eus bien saisi que mes voix étaient pour le roi de France, je n'aimais pas les Bourguignons. Les Bourguignons auront la guerre s'ils ne font pas ce qu'ils doivent. Je le sais par mes Voix. - Je vous ai assez dit que j'ai tout fait du commandement de Dieu. Je portais mon étendard quand je marchais à l'ennemi pour éviter de tuer. Je n'ai jamais tué personne. - Mes Voix s'en rapportaient à moi du oui ou du non. - Quand vous allâtes devant Paris, fût-ce de l'ordre de vos Voix ? - Non, ce fut toujours à la requête des gens d'armes.

- Dieu hait-il les Anglais ? - De l'amour ou de la haine que Dieu a aux Anglais, de ses sentiments pour leurs âmes, je ne sais rien. Je sais en revanche qu'ils seront chassés de France, excepté ceux qui y mourront. Je sais que Dieu enverra victoire aux Français contre les Anglais - Les Voix m'ont dit que je serais prise avant la St Jean. Elles ont dit que le roi aurait tout le royaume de France moyennant qu'elle travaillât et besognât avec les gens d'armes qu'il lui donnerait ; sinon il ne serait pas de sitôt couronné et consacré ; que Dieu aiderait ceux de Compiègne.

En conclusion, Jeanne d'Arc pose le même problème que Moïse. Comme Moïse, Jeanne d'Arc a une part d'inspiration et une part de conformisme à son temps. Comme Moïse, elle a désobéi aux conseils d'en haut, et elle n'a pas vu l'aboutissement de son oeuvre. Comme Moïse, elle a interprété avec la mentalité de son temps une mission politique et surnaturelle, qui ne comportait pas l'emploi de la violence.

480jeann.htm 11/4/99