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Moïse

 

Non-violence en Pennsylvanie

 

L'engrenage de la violence. La guerre psychologique aux Etats-Unis pendant la deuxième guerre mondiale. (Jeanne Henriette Louis. Payot 1987).

Un exemple d'action non violente a été celui de la Pennsylvanie. Les Quakers furent gratifiés de la prospérité parce qu'ils tremblaient devant le Créateur, jusqu'à ce que la guerre et la finance eussent pris le pas sur eux. La ville de Philadelphie, la Cité de l'Amour fraternel, a été fondée par le quaker William Penn en 1682 afin de promouvoir une société pacifiste et non violente, composée de Quakers, de Mennonites, de Frères en Christ, de Moraves, et d'Indiens. La Pennsylvanie faisait acte de désobéissance civile à l'égard de la couronne britannique, et refusait de participer à la guerre contre l'Amérique française. Philadelphie était la capitale de l'objection de conscience, et cet aspect n'a pas été connu des Français. (Jeanne Henriette Louis, L'engrenage de la violence, La guerre psychologique aux Etats-Unis pendant la deuxième guerre mondiale, Payot 1987).

William Penn voulut donner vie à son rêve d'une micro-société utopique, harmonieuse et non violente dans ses relations avec les Indiens, et pacifiste à l'égard de l'Amérique française. La politique pratiquée envers les Indiens (achat de terres à prix corrects, relations de bon voisinage, absence d'armes chez les colons pennsylvaniens pacifistes) porta des fruits bénéfiques lors des premières décennies. Le pacifisme à l'égard de l'Amérique française valut à la Pennsylvanie une réputation de colonie dissidente et d'enfant terrible de la Couronne britannique. Les Quakers revenaient aux principes énoncés par les premiers chrétiens. La paix du monde repose sur la paix intérieure que chacun doit construire en lui avant de la construire autour de lui. Le monde intérieur recevait donc la priorité. Les guerres, les armes, les ennemis relevaient de ce monde extérieur sur lequel on n'a de prise qu'après avoir maîtrisé la violence qu'on porte en soi. Les principes de non-violence rendaient les Quakers relativement imperméables à la guerre psychologique du monde extérieur et leur permettaient d'unifier leur vie dans la sérénité en dépit des emprisonnements, des coups et des lynchages.

C'était bien une révolution non violente qui s'amorçait en Pennsylvanie, et pourtant cette promesse tourna court. Cette recherche d'un Nouveau Monde spirituel dérangeait. A cause de l'afflux d'immigrants aux valeurs conventionnelles, acceptés en Pennsylvanie en raison même de la tolérance des Quakers, et de la non-transmissibilité systématique des valeurs non violentes d'une génération à l'autre, la Sainte Expérience se dégrada progressivement dans la première moitié du 18e siècle. Les Indiens, bien traités et respectés au début, étaient désormais victimes de tricheries lors d'achats de terres, et après avoir été pacifiques pendant quelques décennies, ils devenaient agressifs, et s'alliaient aux Français pour harceler les fermiers de la frontière de Pennsylvanie. La Sainte Expérience se termina en juin 1756 lorsque les Quakers qui siégeaient au gouvernement de Pennsylvanie démissionnèrent, et que la Pennsylvanie déclara la guerre aux Indiens et aux Français.

Les treize colonies britanniques voulurent avoir les coudées franches pour prendre les terres indiennes, alors que le gouvernement britannique essayait de freiner l'expansion vers l'ouest. Philadelphie devint la capitale de la rébellion armée. Il ne s'agissait plus de la liberté intérieure liée à la non-violence, mais de la liberté extérieure revendiquée à travers des actes de violence. Pendant la période révolutionnaire, les Quakers avaient libéré tous leurs esclaves, mais refusé en majorité de prendre les armes au nom de la liberté. Le 19e siècle fut marqué par la lutte sans relâche des abolitionnistes, parmi lesquels des Quakers comme les soeurs Grimké et William Lloyd Garrison jouèrent un rôle prépondérant.

Mais au milieu du siècle, les abolitionnistes glissèrent progressivement de l'action non-violente à la guerre psychologique. Plusieurs d'entre eux furent très déçus et découragés par la Loi sur les esclaves en fuite, votée dès 1850. Dès lors l'exaspération prit souvent le dessus. William Lloyd Garrison et Frederick Douglas (abolitionniste noir très actif) en vinrent à accepter les concepts de violence légitime et de guerre juste. Au fur et à mesure que le problème de l'esclavage devenait un objet de débat national, les abolitionnistes prenaient de l'assurance et devenaient agressifs dans leurs propos. Lorsque la guerre éclata, le pas à franchir pour s'engager aux côtés de l'Union était mince. C'est ainsi que de nombreux abolitionnistes, qui avaient été en même temps des pacifistes, furent amenés à renoncer à leur pacifisme au nom de la lutte contre l'esclavage. Cette guerre était la première qui fit hésiter bien des hommes Quakers mobilisables quant à la position à adopter, et nombre d'entre eux décidèrent que la cause à défendre faisait oublier le moyen qui devait la servir. Elihu Burrit fut un des rares abolitionnistes qui aient refusé de transiger avec leur pacifisme.

C'est donc finalement la violence qui l'a emporté, et l'esclavage n'a pu être aboli sans passer par le moyen ambigu d'une guerre. On sait que cette guerre s'est soldée par la mort de près d'un million de personnes, et par le pillage du Sud. Loin d'abolir la mentalité esclavagiste des Sudistes, elle provoqua leur humiliation et attisa leur haine. On sait aussi que la formation du Ku-Klux-Klan fit des Noirs les premières victimes de l'esprit de revanche issu de la reddition inconditionnelle exigée par le Général Grant. On peut regretter que les abolitionnistes n'aient été ni assez nombreux ni assez patients pour obtenir des résultats moins spectaculaires, mais plus durables. Les groupes non-violents sont confrontés au problème suivant : s'ils s'isolent complètement de la société environnante, ils se protègent d'elle, mais ne parviennent guère à l'influencer. S'ils s'ouvrent trop sur le monde extérieur, ils risquent d'être absorbés par lui et de s'y dissoudre.

451penns.htm 29/1/1999