Sommaire

 

Non-violence  

 

Pardonner les offenses - To forgive debts 

Le poète païen Tibulle déplore la guerre (Elégies, 1, 10) : Quel est le premier qui fit connaître l'horrible épée ? Quel barbare il fut, celui-là, quel coeur de fer vraiment ! C'est alors que pour le genre humain naquirent les massacres et les combats. Quelle est cette folie d'aller dans les guerres au-devant de la sombre mort ? Cependant, que la Paix féconde nos campagnes ! C'est la blanche Paix qui, la première, conduisit les boeufs sous le joug recourbé.

Pilate était un païen, et pourtant son pouvoir venait d'en haut. C'est le Créateur qui est maître de la vie et de la mort. Quand l'homme est soumis à une puissance supérieure qui l'envoie à la mort, il accomplit un acte de religion. Il comprend qu'il est fait pour quelque chose de plus grand que la terre. Il accepte de donner sa vie, de se sacrifier au service de la justice. Toute action qui met en cause la vie humaine se fait par référence au Tout-Puissant. Le soldat croit que celui-ci le protège dans la guerre, et qu'Il bénit ses armes. Le Père François Deltombe a dit qu'en 1940, dans son régiment, on avait béni les drapeaux, et qu'il avait été question de bénir les chars.

François Mitterand, pour annoncer la guerre du Golfe, fait appel au pouvoir qu'il a d'envoyer les soldats français tuer et mourir : C'est l'intérêt supérieur de la paix. Personne ne souhaite le conflit, mais c'est le devoir de la France. Un soldat français apprend qu'il vient d'avoir un fils qu'il n'a encore jamais vu. Il s'est engagé pour défendre la France, et il risque sa vie pour la reconquête du Koweit. - La veille du jour où il déclare la guerre, George Bush, ayant reçu deux ecclésiastiques, est en paix avec lui-même. Il déclare : Il y a un face à face évident entre le bien et le mal. Il faut réduire au maximum les pertes en vies humaines, c'est pourquoi nous envoyons autant de forces que possible. Un pilote américain dit en revenant de mission : Ce pilote irakien, que j'ai tué, avait sans doute, comme moi, une femme et des enfants. J'ai la chance d'être né dans un pays où on croit en Dieu, et qui est du bon côté. (Mais la proportion d'incroyants est moins grande en Irak qu'aux Etats-Unis). Un Marine américain : Il y a deux camps, le bon et le mauvais, et je suis dans le bon. - Chacun pense être dans le bon camp. Saddam Hussein dit : Notre combat est inspiré par Dieu, contre des ennemis inspirés par Satan. Les Irakiens considèrent les Américains comme des infidèles massacreurs d'Indiens ; les femmes américaines en minijupes sont le comble de l'abomination.

Puisque les hommes veulent la paix, pourquoi la diplomatie empêche-t-elle si rarement le recours aux armes, même quand l'espérance du succès est aléatoire ? Zeus rend aveugles ceux qu'il veut perdre. Socrate ignore si la guerre est un mal ou un bien. Le christianisme retrouve la voie qui conduit à la paix, retour à l'essence de l'être humain, créature du Père, née pour l'amour et la paix. Dans l'histoire de la civilisation occidentale, cependant, un enseignement ne s'est-il pas perdu qui aurait éclairé la guerre et la paix d'une lumière plus vive, si l'homme ne l'avait pas trop souvent occulté ? Pourquoi la masse des hommes se trouve-t-elle livrée à la guerre, alors que, par nature, la vérité humaine la plus profonde est la paix ? (Janine Chanteur, L'enseignement de la paix, De la guerre à la paix, PUF 1989).

La nature n'est pas la règle de la morale. C'est une idée étrangère à la nature que de pardonner les offenses. Les westerns exaltent la vengeance. Les hommes refusent de pardonner si on ne leur pardonne pas ou si on ne leur demande pas pardon. Charles Péguy (cité par l'abbé Berto) a écrit : Pendant dix-huit mois je n'ai pas pu dire Pater Noster, parce qu'il s'y trouve la phrase comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés. Dire cela dépassait mes forces : je ne pouvais pas pardonner à mes ennemis. - Une paroissienne qui chante à la chorale tous les dimanches ne dit plus le Notre Père, parce qu'elle ne pardonne pas à son gendre d'avoir le sida. - On court des risques en appliquant la loi de ne pas se défendre, mais ceux qui cherchent la paix apaisent les autres, en vertu de la promesse : Vous aurez le reste par surcroît. Les guerres mondiales ont enlevé le surcroît promis. En Europe, avant 1914, on pouvait voyager librement partout sans passeport. On peut rêver des époques où régnait la tranquillité, comme en Australie (où la famille Mahuzier a pu laisser son campement sans surveillance pendant trois jours sans que rien ne disparaisse ; en Italie, ce serait impensable). - Au Tibet le Dalaï-lama est allé pendant une semaine donner son enseignement à des milliers de fidèles, assis sur des nattes avec leurs provisions. La nuit, ils allaient coucher sous des tentes, en laissant leurs affaires sur place. Rien n'était volé.

Il est vrai que Notre Seigneur a fait la guerre aux scribes, aux pharisiens et aux docteurs de la Loi, dépositaires de la religion révélée. Ce genre de guerre n'entraînait ni mensonge, ni rapine, ni prostitution, ni homicide. La guerre permise serait celle où chacun pardonnerait les offenses qui lui sont faites, et traiterait son ennemi comme il voudrait être traité. Le chrétien est l'image de Jésus Christ, l'Agneau de Dieu, qui porte les péchés des hommes. Il doit l'imiter, non pas en se flagellant, comme l'ont cru certaines sectes, mais en souffrant le mal qu'on lui fait, tout en aimant et en faisant du bien à ceux qui lui font du mal. Si la guerre paraît inévitable aux mécréants, ne les aidons pas. Dans un pays qui compte dix pour cent de pratiquants, il devrait y avoir plus de dix pour cent d'objecteurs de conscience.

Les hommes emploient la violence quand ils ne sont pas sûrs du bien-fondé de leur cause. La vérité ne triomphe pas en exerçant la violence, mais en supportant celle qui est exercée par l'adversaire. - La défense non violente est une expression contradictoire en elle-même. Ce n'est pas franchement l'amour des ennemis. Le Seigneur n'a pas dit Défendez-vous de façon non violente, mais Ne vous défendez pas contre le méchant. L'action en faveur de la paix ne peut pas être violente sans se renier elle-même. Elle ne trouvera son efficacité que dans la patience, parce qu'il faut rééduquer les peuples et leur enseigner la Bonne Nouvelle. Patientia sine pugna vincit. La patience vainct sans combat (Père Augustin). - Aussi longtemps que je hais mon ennemi, je suis son complice : je déteste en lui ce qui en moi lui ressemble. (Gustave Thibon. L'illusion féconde).

L'ennemi nous menace si nous le menaçons. La doctrine chrétienne nous fait sortir de l'engrenage mortel, mais il faut pour cela que certains acceptent de mourir sans tirer vengeance de leurs ennemis. C'est la leçon de la Croix. Après deux mille ans, serons-nous encore capables de la suivre, comme l'ont fait les martyrs ? Il faut revenir aux principes des premiers chrétiens. Le pardon est la condition de la vie éternelle. On ne pardonne pas les offenses quand on fait la guerre. Ceux qui ne croient pas à la vie éternelle feront la guerre, et nous y mourrons, mais nous refuserons de combattre. Que ceux qui ont le courage de se battre aient le courage de reconnaître qu'ils ne suivent pas la loi du Christ. Que le visage de l'Eglise ne soit pas défiguré par ses propres enfants. Que notre attitude soit le témoignage de notre foi.

 

Prière pour la paix

Priez pour paix, douce Vierge Marie,
Reine des cieux, et du monde maîtresse,
Faites prier, par votre courtoisie,
Saints et Saintes, et prenez votre adresse
Vers votre fils, requérant sa hautesse
Qu'il lui plaise son peuple regarder
Que de son sang a voulu racheter,
En déboutant guerre qui tout dévoie ;
De prières ne vous veuillez lasser,
Priez pour paix, le vrai trésor de joie.

Priez, galants joyeux en compagnie,
Qui dépenser désirez à largesse,
Guerre vous tient la bourse dégarnie ;
Priez, amants, qui voulez en liesse
Servir amours, car guerre, par rudesse,
Vous détourne de vos dames hanter,
Qui maintes fois fait leurs vouloirs tourner.
Et quand tenez le bout de la courroie,
Un étranger si le vous vient ôter ;
Priez pour paix, le vrai trésor de joie.

Priez, princes qui avez seigneurie,
Rois, ducs, comtes, barons pleins de noblesse,
Gentilshommes avec chevalerie,
Car méchants gens surmontent gentillesse ;
En leurs mains ont toutes vos richesses,
Débats les font en haut état monter,
Vous le pouvez chacun jour voir au clair,
Et sont riches de vos biens et monnaie
Dont vous dussiez le peuple supporter ;
Priez pour paix, le vrai trésor de joie.

Priez, prélats et gens de sainte vie,
Religieux, ne dormez en paresse,
Priez, maîtres et tous suivant clergie,
Car par guerre faut que l'étude cesse ;
Moutiers détruits sont sans qu'on les redresse,
Le service de Dieu vous faut laisser,
Quand ne pouvez en repos demeurer ;
Priez si fort que brièv'ment Dieu vous oye,
L'Eglise veut à ce vous ordonner ;
Priez pour paix, le vrai trésor de joie.

Priez, peuple qui souffrez tyrannie,
Car vos seigneurs sont en telle faiblesse
Qu'ils ne peuvent vous garder par maîtrie,
Ni vous aider en votre grand'détresse ;
Loyaux marchands, la selle ci vous blesse
Fort sur le dos, chacun vous vient presser
Et ne pouvez marchandises mener,
Car vous n'avez sûr passage ni voie,
Et maint péril vous convient-il passer ;
Priez pour paix, le vrai trésor de joie.

ENVOI

Dieu Tout-Puissant nous veuille conforter
Toutes choses en terre, ciel et mer,
Priez vers lui que brief en tout pourvoie,
En lui seul est de tous maux amender ;
Priez pour paix, le vrai trésor de joie.

(Charles d'Orléans,
prisonnier de guerre pendant 25 ans).

  (Jusqu'au 17e siècle, la syllabe " oi " s'est prononcée " ouai ").

450pardon.htm 24/7/99