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La théorie de la guerre juste
Les premiers chrétiens ont été persécutés pendant trois siècles. Ensuite l'empereur Constantin leur a donné la liberté de conscience. Ils ont été tentés de justifier les guerres des empereurs, mais c'est à l'époque des Croisades que les théologiens ont établi la théorie de la guerre juste que voici (Père Noldin - Summa Theologiae Moralis - Ratisbonne 1931) :
Définitions - La guerre est la lutte d'une multitude soulevée par l'autorité publique, pour le bien commun, contre une multitude étrangère. On distingue la guerre offensive, qui est faite dans le but soit de venger une injure, soit de récupérer une possession, et la guerre défensive, qui est faite pour repousser par la force la violence exercée par un autre pays.
De la licéité de la guerre. 1 - La guerre tant défensive qu'offensive est licite, si les conditions nécessaires sont réunies. Défensive : en effet s'il est permis à un homme privé de repousser la violence par la violence, cela est aussi permis à l'Etat. Offensive : en effet le droit naturel permet à chacun de poursuivre son droit ou de venger une injure reçue devant l'autorité publique ; donc aussi il convient au prince de pouvoir poursuivre son droit ou de pouvoir venger une injure, si par un autre prince son droit a été lésé ; mais comme les princes n'ont pas d'autorité supérieure, ils ne peuvent pas poursuivre leur droit ni venger une injure reçue si ce n'est par la guerre offensive.
2 - Dans la guerre juste tout est permis de ce qui est nécessaire ou apte à obtenir le but, dans la mesure où le droit naturel et le droit des gens le permettent : en effet qui a droit à la fin, a droit aussi aux moyens nécessaires ou utiles. Donc ce qui n'est pas nécessaire ni utile au but de la guerre, ou qui est interdit par le droit naturel ou par le droit des gens, ne peut pas être fait aux ennemis sans injure, par conséquent tout dommage porté de cette façon doit être réparé.
Conditions requises. Les conditions justes, sous lesquelles la guerre peut être faite, sont au nombre de trois.
a - L'autorité suprême : en effet s'il existe une autorité plus haute, celle-ci doit départager le litige et venger l'injure faite. Si cependant l'autorité suprême, ou ne veut pas, ou ne peut pas venger l'injure faite à la société qui lui est subordonnée, cette même nécessité paraît donner droit à la république subordonnée de porter la guerre chez les ennemis.
b - La cause doit être juste et grave. L'unique cause juste d'une guerre offensive est l'injure faite, que l'ennemi refuse de réparer. Donc avant qu'une guerre juste puisse être commencée, il est requis, que si la satisfaction exigée par la partie adverse se trouve offerte, elle doit être acceptée selon la justice.
La cause grave est celle qui dépasserait en maux tant corporels que spirituels ceux qui proviennent de la guerre. Les causes de ce genre, pour lesquelles il est licite de faire la guerre, sont les suivantes : récupérer une province usurpée par l'adversaire, repousser une grave injure faite à la république, protéger la religion des agresseurs contre des nations infidèles qui empêchent les missionnaires de prêcher la foi en les expulsant ou en les tuant ; défendre une nation injustement opprimée ; en effet cette proposition est condamnée (62. Syllabus) : Il faut proclamer et observer le principe dit de non intervention (Denzinger 1762). Mais ne sont pas des causes justes l'agrandissement d'un royaume, la gloire d'un nom, la diminution de la puissance des princes voisins, etc.
c - Le droit doit être moralement certain.
d - Il faut que l'injure ne puisse pas être réparée par un autre moyen (par des arbitres internationaux) . En effet la guerre est grandement nocive au bien de l'un et l'autre parti, c'est pourquoi d'autres moyens doivent d'abord être tentés. A fortiori cela vaut en considérant les moyens très cruels de la guerre aujourd'hui (par exemple la guerre des gaz, qui paraît prohibée par le droit des gens ou du moins devrait être prohibée).
Commentaire.
La théorie ci-dessus est contraire à la doctrine de Jésus-Christ. Elle prétend justifier la guerre défensive en disant que s'il est permis à un homme privé de repousser la violence par la violence, cela est aussi permis à l'Etat. Mais précisément, Jésus-Christ interdit qu'on résiste au méchant. - Cette théorie prétend justifier la guerre offensive en disant que le droit naturel permet à chacun de poursuivre son droit ou de venger une injure reçue devant l'autorité publique. Mais précisément, Jésus-Christ interdit de se venger ou de porter un différent devant l'autorité publique.
Saint Thomas d'Aquin, dans la Somme Théologique, cherche à tourner le précepte évangélique Je vous dis de ne point résister au méchant (Matthieu 5 39), et celui de Saint Paul Ne vous défendez pas, mes très chers frères, mais laissez agir la colère de Dieu (I Romains 12 19). Il prétend (comme Saint Augustin) que ces préceptes doivent toujours être observés dans la disposition du coeur c'est-à-dire qu'un homme doit toujours se disposer, s'il le faut, à ne point résister, ou à ne pas se défendre ; mais que le bien commun exige quelquefois que l'on agisse autrement. Saint Thomas ne justifie pas sa position par la Parole de Dieu : il semble que, pour lui, l'homme privé doive se comporter suivant l'Evangile, alors que le prince chargé du bien commun ait le devoir de suivre les coutumes païennes.
Le Père Noldin admet que l'homme privé lui-même se comporte suivant les coutumes païennes, qu'il appelle droit naturel. Mais ni le droit naturel ni le droit des gens ne sont révélés. Le droit naturel (droit de suivre ce qui convient à la nature humaine) doit se soumettre à la révélation divine, connue soit par l'Ecriture, soit par la Tradition (Denzinger, 1792 Vatican I, De fide), car c'est Dieu qui a créé la nature humaine. Le droit des gens est une partie du droit romain. Ni l'un ni l'autre ne peut servir de norme pour interpréter la Révélation, car ils sont subordonnés à celle-ci.
Le Révérend Père François Deltombe o.p. fait le commentaire suivant : c'est au moment où les théologiens du Moyen Age ont cherché à synthétiser la doctrine chrétienne, aux 12e-13e siècles, que l'on a, par nécessité, cherché à élaborer une doctrine de la guerre juste, utilisant pour cela les textes de Saint Augustin comme argument d'autorité. On a prétendu faire dépendre la légitimité de la guerre d'un certain nombre de conditions, variant suivant les auteurs, mais qui reviennent à celles-ci
1° La justesse de la cause.
2° L'autorité du prince, ou du chef du gouvernement, seul qualifié pour déclencher le conflit armé.
3° Le fait d'avoir épuisé toutes les formes de règlement pacifique et d'y avoir échoué.
4° L'appréciation des dommages susceptibles d'être causés par le recours à la force, la disproportion des dommages par rapport aux justes motifs de déclenchement du conflit rendant illégitime un tel recours à la force.
Mais ce sont des règles inapplicables, inappliquées, finalement laissées à l'appréciation individuelle et subjective de chacun.
1° La justesse de la cause ? Mais y a-t-il un seul conflit, où l'autorité qui a déclenché la guerre n'ait pas invoqué son droit de recourir à la force ?
2° L'autorité légitime. Mais quand l'autorité est-elle légitime? Le FLN déclenche une guerre de rébellion en Algérie. Des femmes, des enfants sont sauvagement assassinés, en particulier dans une mine à Philippeville. Le lendemain on rend la pareille aux mineurs tenus globalement pour coupables du massacre. Une autre effroyable tuerie. Cependant, les accords d'Evian sont conclus. Le FLN est légitimé.
3° La négociation. Si celle-ci aboutit à un accord après les massacres, elle aurait pu aboutir avant.
4° L'appréciation des dommages. A l'heure atomique, qui peut prétendre que les dommages à prévoir n'iront pas jusqu'à l'hécatombe nucléaire ? Les conditions que prétend imposer la doctrine de la guerre juste ne sont respectées par personne.
On peut compléter les remarques du P.Deltombe par les suivantes. L'expression guerre juste est un pharisaïsme. S'il existait une guerre juste, alors toutes les guerres seraient justes, parce qu'il y a toujours, des deux côtés, des offenses à venger. Chaque jour nous demandons à notre Père qui est dans les cieux de nous pardonner comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés.
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Si vous aimez ceux qui vous aiment, que faites-vous de plus que les païens? Car les païens aussi aiment ceux qui les aiment. Mais vous, aimez vos ennemis, faites du bien à ceux qui vous haïssent, et vous serez les fils du Très-Haut, qui est bon pour les ingrats et pour les méchants. (Luc 6 32) |
If you love those who love you, what credit is that to you ? Even sinners love those who love them. But love your ennemies, do good to them. And you will be sons of the Most High, because he is kind to the ungrateful and wicked. |
Les théologiens, depuis l'époque de Saint Thomas jusqu'à la Révolution Française, admettent unanimement que la doctrine de la guerre juste est vraie. Mais ils ne la présentent jamais comme une doctrine révélée par Dieu. Aucun concile oecuménique n'a défini la doctrine de la guerre juste. Le recueil des définitions dogmatiques de Denzinger ne contient même pas le mot guerre. Cependant la définition de la guerre juste est reprise par le Catéchisme de l'Eglise Catholique (1992) :
(n° 2308) Le droit de légitime défense ;
(n° 2309) Légitime défense par la force militaire ; éléments traditionnels énumérés dans la doctrine dite de la guerre juste;
(n° 2310) Obligations nécessaires à la défense nationale.
A l'encontre de ces documents, l'Encyclique de Jean-Paul II La splendeur de la vérité (Centurion 1993 p.81), dit : S'il est toujours moralement illicite de tuer un être humain innocent, il peut être licite et louable de donner sa vie par amour du prochain ou pour rendre témoignage à la vérité, et cela peut même être un devoir. - Le devoir de donner sa vie n'implique pas celui de tuer. Aucune guerre n'est juste si elle comporte le risque de tuer un être humain innocent autrement que par accident. A la guerre on tue des femmes et des enfants innocents. Les combattants sont-ils innocents ? Si oui, il ne faut pas les tuer, sinon ils sont coupables de faire la guerre, donc ils ne doivent pas la faire.
On dit que le pape Saint Pie X est mort de douleur à la déclaration de la guerre de 1914. Le pape Benoît XV a tenté en 1917, de négocier entre l'Autriche et la France une paix séparée, que les gouvernements ont refusée. Le pape Paul VI a dit Plus jamais la guerre ! - L'Eglise fondée sur Pierre par Jésus-Christ est fidèle à son fondateur, elle enseigne sa doctrine, et nous entendons sa voix. Mais les docteurs de la Loi qui enseignent une autre doctrine, ne le font pas au nom de l'Eglise. Ils butent sur une pierre d'achoppement. La guerre résulte du péché originel. Il est probable que les hommes la feront toujours. Mais ceux qui recherchent le royaume de Dieu ne doivent pas se croire justifiés de la faire.