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La défense est illégitime
Certains préceptes de l'Ancien Testament (donner un acte de répudiation à la femme qu'on renvoie, faire des serments, haïr ses ennemis, se venger), étaient les restes d'une législation païenne et ont été réfutés par l'Evangile. Les Hébreux ont mis longtemps à comprendre que la Terre Promise était l'image de la vie éternelle. Celle-ci est un article du credo sans lequel Jésus n'aurait pas réfuté le principe de la légitime défense : Quiconque se mettra en colère contre son frère sera justiciable du Tribunal (il n'est pas possible de tuer son frère en légitime défense sans être fâché contre lui). Si nous n'espérons pas la vie éternelle, pourquoi ne pas défendre notre vie sur la terre ?
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Vous avez entendu qu'il a été dit : Oeil pour oeil et dent pour dent. Et moi, je vous dis de ne pas résister au méchant. (Matthieu 5 38). Tout ce que vous voulez que les hommes vous fassent, faites-le leur aussi vous-mêmes ; car c'est cela la Loi et les Prophètes (Matthieu 7 12). |
You have heard that it was said : Eye for eye and tooth for tooth. But I tell you : Do not resist an evil person In everything, do to others what you would have them do to you, this sums up the Law and the Prophets |
La défense est obtenue par surcroît si on est résolu à ne pas se défendre. On n'attaque pas, on ne provoque personne, on ne donne à personne de raison d'attaquer. Les Quakers, les Amish, les Mennonites, les Hutterites pratiquent strictement la loi de ne pas tuer, et ne s'en portent pas mal. Ils ont compris les paroles de l'Evangile les plus difficiles : Aimez vos ennemis, faites du bien à ceux qui vous haïssent - Soyez les enfants de votre Père qui est dans les Cieux, qui fait lever son soleil sur les bons et sur les méchants - Soyez parfaits comme votre Père du ciel est parfait - Ne jugez point pour n'être point jugés - Pardonnez-nous nos offenses comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés. - Si vous pardonnez aux hommes leurs offenses, votre Père du ciel vous pardonnera aussi vos péchés.
La casuistique a perdu de vue ces préceptes. Les plus grandes intelligences font des erreurs de raisonnement, comme le montrent les textes suivants : Les règles classiques en matière de conflits armés et de recours à la force n'ont pas bougé, et on ne voit pas au nom de quoi elles bougeraient dès lors que sont admis le principe de légitime défense et, le cas échéant, le pouvoir de mettre la force au service du droit ou de la justice. (Cardinal Jean-Marie Lustiger - Préface à La morale et la guerre, de J.B. d'Onorio, Téqui 1992). L'art de faire la guerre est une technique qui, malgré le mal de la mort qu'il manie, vise un bien : préserver une nation de cet échec radical que serait la perte de son indépendance. Jadis, la défaite signifiait l'esclavage de tout un peuple destiné à devenir une machine vivante pour le vainqueur au temps où il n'y avait pas de machines mortes. Cela n'a pas essentiellement changé : une défaite signifie encore une amputation des ressources d'un pays, une diminution de la liberté et de nos jours une annihilation. C'est pourquoi les nations ont tant honoré les vainqueurs des guerres (Jean Guitton - La pensée et la guerre - Cours à l'Ecole Supérieure de Guerre, p14, Desclée de Brouwer 1969). - Mais la guerre engendre autant de défaites que de victoires, et le vainqueur d'aujourd'hui sera le vaincu de demain. L'indépendance n'est pas le bien souverain d'une nation, sinon elle serait indispensable aux Alsaciens, aux Corses, aux Bretons, aux Basques, aux Antillais et aux Canaques.
Le réflexe de défense est donné aux animaux pour préserver leur vie, mais ils ont un autre réflexe, qui les empêche de tuer un animal de la même espèce. La plupart des animaux sont sociables, ils vivent en troupes, ils ne se fuient pas entre eux. S'ils s'entre-tuaient, la survie de l'espèce serait impossible. Entre mammifères, les conflits se résolvent par la soumission du dominé au dominant, sans mise à mort (c'est du moins le cas des carnassiers puissamment armés). Si deux loups se battent, ils ne se tuent pas. Celui qui fait sa soumission présente sa gorge à l'autre, et le combat est arrêté aussitôt. Cet instinct est plus fort que l'instinct de conservation, aussi fort que celui de reproduction. L'agressivité intra-spécifique de l'animal (au sein d'une même espèce) est ritualisée, et aboutit à la fuite ou à la soumission. Son agressivité extraspécifique est limitée à la prédation. Le meurtre et la guerre intraspécifiques n'existent que chez l'Homo sapiens ... Dans une bataille, c'était le cheval qui donnait des signes d'humanité, il évitait de marcher sur les blessés (J. Castagliola).
L'animal suit infailliblement son instinct. Tous ses actes réflexes sont légitimes. L'homme a des instincts qui viennent de sa nature animale, et dont l'explosion peut être tolérée par la loi civile (divorce, défense, homicide). Mais sa conduite doit être subordonnée à la morale, à la loi divine, parce qu'à la différence de l'animal, sa vie n'est pas limitée à la terre. La justification de ses actes n'est pas dans l'instinct de conservation. Les commandements de Dieu ne sont pas compatibles avec le principe Il faut se défendre. Ce n'est pas une excuse de dire C'est l'autre qui a commencé. C'est péché de commencer, et c'est péché de continuer. Pour légitimer la guerre on demande ce qu'un homme ferait si on venait assassiner sa femme et ses enfants. C'est vouloir tirer la morale de l'instinct, alors qu'il faut régler les instincts par la loi. L'instinct de procréation est bon s'il ne conduit pas à l'adultère, l'instinct de nourriture est bon s'il ne va pas au cannibalisme, l'instinct de conservation est bon s'il ne me conduit pas à tuer les ennemis qu'il faut aimer et auxquels il faut faire du bien.
Les êtres intelligents ont besoin d 'une règle de morale. Les réflexes doivent être éduqués et disciplinés. La retenue naturelle qui empêche l'homme moralement sain de tuer, disparaît chez le criminel endurci, et chez le soldat qui agit sur un ordre supérieur. La guerre supprime le respect de la vie. L'homme qui en tue un autre le considère comme un animal d'une autre espèce. Il le désigne par un nom péjoratif (le boche, le fridolin). Les hommes en conflit font bien pire que d'appliquer la loi de la jungle. Des peuplades entières ont été anéanties par la guerre : les Daces, massacrés par l'empereur Trajan ; les habitants de l'île de Pâques, tous disparus ; une tribu du Congo belge, composée d'hommes et de femmes magnifiques, mesurant plus de deux mètres, apparus dans un film sur écran panoramique, intitulé Les sept merveilles du monde. On les voyait exécuter leurs danses folkloriques, protégés par le gouvernement belge. Ils ont été massacrés par les tribus voisines lors de la décolonisation.
Les réflexes sont si puissants que les tribunaux civils reconnaissent des circonstances atténuantes aux actes commis par instinct. C'est l'origine de l'expression légitime défense. Mais ce qui est excusé dans le monde n'est pas permis dans la vie chrétienne. Les décisions des tribunaux ne définissent pas la justice du royaume de Dieu. La priorité pour le chrétien n'est pas la vie terrestre, mais la loi d'amour par laquelle il est appelé à vivre éternellement avec le Père. Un otage revenu du Liban, après s'être converti pendant sa captivité, a reconnu : J'ai pardonné à mes ravisseurs, mais je ne suis pas encore parvenu à les aimer ; je ne suis pas tout à fait un bon chrétien. Dans cette phrase, il prend le verbe aimer dans le sens "avoir du plaisir", mais aimer les ennemis signifie "leur faire du bien". La domination des instincts est impossible à la nature, mais tout est possible au Créateur. Les hommes capables d'aimer ceux qui viennent les tuer accèdent à l'amour éternel.
Voici deux pierres d'achoppement qui réfutent l'Evangile en prétendant l'appliquer : Le précepte de ne point résister au méchant doit toujours être observé dans la disposition du coeur ; c'est-à-dire qu'un homme doit toujours être disposé, s'il le faut, à ne point résister, ou à ne pas se défendre. Mais le bien commun, ou même le bien de ceux que l'on combat, exige quelquefois que l'on agisse autrement (Saint Augustin).
Les prescriptions de l'évangile de Saint Mathieu s'opposent à la loi du talion. Il s'agit de renoncer à la vengeance, et même de laisser le champ libre aux violences de l'adversaire. Je ne crois pas qu'il faille interpréter ces paroles en fonction de la distinction des préceptes (c'est-à-dire d'une obligation stricte), et des conseils (qui seraient d'une plus grande perfection, facultative). J'entends bien que tout chrétien doit être prêt à renoncer à son droit le cas échéant. Selon Saint Augustin, il s'agit de la preparatio cordi (se disposer à ...). Mais je crois que la formulation absolue de ces paroles signifie que la charité n'a pas de limite, et si elle met un terme à ses concessions (elle doit souvent mettre un terme à ses concessions), ce n'est pas que la charité est au bout d'elle-même ; elle est sans bornes, comme Dieu. Mais si elle a une limite, celle-ci ne vient pas du dehors, mais du dedans. C'est par charité que le disciple de Jésus cède quand il cède, et c'est par charité qu'il résiste quand il résiste. En d'autres termes, la charité n'a d'autres limites que la charité elle-même. Ce commentaire par un religieux de l'évangile de saint Matthieu est une justification rapide et efficace de la guerre. Mais ce n'est pas logique de résister au méchant. Tout est cohérent dans la doctrine du Christ, qui nous demande d'accepter la mort sans faire aucun mal à notre frère, mais au contraire en lui apportant la Rédemption. Ceux qui ne croient pas à la vie éternelle acceptent de mourir en soldats héroïques, en faisant le plus de mal possible à l'ennemi. Simone Weil remarque qu'il est plus facile de mourir pour Napoléon que pour Jésus Christ. Les chrétiens ne doivent pas mourir suivant des principes païens, mais en faisant du bien à leurs ennemis.