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La bulle financière est une inflation qui porte, non sur les produits consommables, mais sur les valeurs financières (actions, obligations), sans augmentation des investissements physiques qu'elles représentent. On peut établir un schéma simplifié d'entreprises dont les travailleurs fabriquent des produits (consommables) et des outillages (destinés à augmenter la productivité). Les consommateurs (qui sont les travailleurs et les retraités) achètent avec leurs salaires ou leurs retraites (prises sur les salaires) les produits consommables. Les investisseurs achètent (avec les intérêts et les dividendes qu'ils ont touchés) les outillages et les biens d'équipements constituant l'augmentation du capital. La croissance de la production demande une création monétaire pour que les prix ne varient pas. Si la création monétaire est excessive, elle produit de l'inflation. Il peut y avoir une inflation des produits financiers sans inflation des biens consommables.

Les flux de monnaie des entreprises comprennent les postes suivants :
dépenses = salaires + retraites + intérêts + dividendes
recettes = achats par la clientèle + investissements
création monétaire.
Le total de ces flux (création monétaire + recettes - dépenses) n'est pas nul, mais il est égal à l'augmentation de la trésorerie des entreprises, nécessaire pour accompagner la croissance de la production. Il est nul dans le cas de la croissance zéro, où intérêts, dividendes et investissements sont nuls ; alors les achats sont égaux à la somme des salaires et retraites ; un équilibre économique sans chômage est réalisé.
Pour augmenter les investissements, il faut épargner sur les produits consommables, et diminuer leur production. Il n'y a pas d'inconvénient à ce que les investissements soient plus grands que le total des intérêts et dividendes (les salaires et les retraites peuvent y contribuer sans empêcher l'équilibre des recettes et des dépenses des entreprises). Mais si les investissements sont plus petits, l'équilibre est rompu, parce les intérêts et dividendes ne servent pas à acheter des produits consommables, et partent dans la bulle financière.
Personne ne paraît s'inquiéter de ce que les flux monétaires essentiellement spéculatifs entre pays puissent être actuellement trente quatre fois plus élevés que ceux correspondant aux transactions sur les biens et les services. En outre ce rapport augmente rapidement : il est passé de 12 en 1980 à 23 en 1986 et à 34 en 1989. (Maurice Allais - L'Europe face à son avenir : que faire ? Robert Laffont 1991 page 225)
Quand la Bourse monte vite du fait d'une baisse des taux d'intérêts, d'une hausse des profits, d'une croissance forte, un emballement peut se produire. Les opérateurs professionnels agissent très tôt sur la base des informations auxquelles ils ont accès, puis arrive la masse des petits épargnants attirés par l'argent facile. Cela donne un coup de fouet supplémentaire à la hausse qui dépasse son niveau normal, car les opérateurs pronostiquent la poursuite de la hausse. Acheter trop cher importe peu si on revend plus cher encore. Plus le phénomène se prolonge, plus le risque d'un effondrement s'accroît (la bulle crève). Certains opérateurs se retirent, les plus avisés suivent. Quand la masse réagit, il est trop tard. (Jean-Pierre Delas - Economie contemporaine - Ellipses 1992, Vol 4 page 88). Entre 1921 et la crise de 1929, la cote de la Bourse aux Etats-Unis a été multipliée par 6, et l'activité industrielle a augmenté de 30 % seulement. Le prêt à la spéculation était devenu le sport préféré de nombreux établissements financiers (id - page 81).
Le Cac 40, indice de quarante cotations françaises, a passé la barre des 3000 points, le Dow Jones de Wall Street en est à 8000. Les actions achetées à New-York en février 95 valent aujourd'hui le double. Si 1000 francs ont été investis à la Bourse de Paris au début de l'année, ils en valent aujourd'hui 1300. Les économistes ont toutes sortes d'explications pour justifier cet optimisme invraisemblable, dans un monde où la misère fait tant de progrès (Claude de Lignères, L'Itinérant 146, 22 juillet 1997).
Dans les années 1989-1990, tout a concouru pour faire des sicav monétaires des espèces de produits "miracle" : leur liquidité, leur fiscalité et leur rentabilité annuelle anormalement élevée à cause de taux courts supérieurs aux taux longs. En fait elles ont "cannibalisé" deux circuits financiers. Le circuit bancaire parce que les entreprises et les particuliers ont transféré une partie de leurs dépôts à vue non rémunérés vers les fonds monétaires. Et le circuit boursier que de nombreux particuliers ont préféré quitter pour s'assurer une rentabilité certaine proche de 10 % (Georges Gallais-Hamonno, Sicav et fonds de placement, les OPCVM en France, collection Que Sais-je ? n° 2654, 1995).
Quand la Bourse monte de 50 % par an, alors que le taux d'inflation est de 3 % et le taux de croissance de 2 %, la prospérité est illusoire. L'argent qui arrive à la Bourse n'est pas investi dans l'industrie. Il gonfle une bulle financière, et comme il est soustrait à la consommation, il engendre du chômage.
Depuis le début des années 80 le pouvoir d'achat des ouvriers a diminué par rapport à celui des cadres supérieurs. Ce dont les entreprises ont besoin, c'est avant tout de clients. Beaucoup d'entre elles ont de l'argent et n'investissent guère. Elles préfèrent les placements financiers. Pendant ce temps, les besoins des catégories moyennes et modestes demeurent insatisfaits. Nous manquons de création monétaire depuis trop longtemps. Entre 1959 et 1972 la masse monétaire a augmenté en moyenne de 5,6% par an en termes réels, et le PIB (produit intérieur brut) en a fait autant. De 1973 à 1996, la masse monétaire ne progresse plus que de 0,4% par an. Le PIB a moins ralenti, mais sa progression n'est plus que de 2% par an. De tels rythmes font disparaître des emplois (Jacques Méraud, ancien directeur du CERC, Centre d'étude sur les revenus et les coûts, Le Monde 2 septembre 1997).
Arnaques
Le principe de la bulle financière est le même que celui de certaines arnaques. - A titre d'exemple, aux Antilles la société Jet Sea louait aux touristes des bateaux de plaisance pour des croisières de Pointe-à-Pitre vers Antigua et Barbada ou de Fort-de-France vers les Grenadines, Bequia, Moustique ou Tobago Cays. L'argent frais des nouvelles souscriptions servait pour rémunérer les précédents investisseurs à qui on avait promis des taux de rendement élevés. Les dirigeants de la société (toujours en fuite), s'étaient offert un jet privé, un hélicoptère, une quinzaine de voitures de luxe (Lamborghini, Rolls-Royce, Ferrari, Mercédès). En Floride, où ils avaient une filiale, leur train de vie avait alerté le FBI, persuadé d'avoir affaire à des narco-trafiquants (Revue Capital, août 1997, p. 45).
A Paris une officine intitulée Union des diamantaires vendait des diamants au-dessus de leur prix réel, avec garantie des les racheter avec une forte plus-value. Les premiers clients qui ont fait l'expérience de ce système en ont été satisfaits, et en ont entraîné beaucoup d'autres, dont les versements permettaient d'effectuer les rachats promis. Le système a fait boule de neige pendant plusieurs années avant de s'effondrer.
On peut étudier ce mécanisme sur le cas d'une Société (fictive) d'Investissement et de Placement, qui propose de verser à ses souscripteurs un intérêt supérieur de 2 points au rendement moyen des actions et obligations de son portefeuille. Cela attire de nombreux souscripteurs. Chaque année la société reçoit une somme totale Z = 10, qui s'ajoute au montant S des souscriptions. Les souscripteurs reçoivent un intérêt égal à 0,10 S. Il reste à la société un résidu R avec lequel elle achète des actions et des obligations qui lui rapportent des dividendes égaux à 0,08 R. Ceux-ci couvrent une partie des intérêts payés aux souscripteurs. Après 18 ans les souscriptions continuent à arriver régulièrement, mais la bulle financière R a fini de grossir et commence à se rétrécir. Si le directeur était malhonnête, il partirait à ce moment avec la caisse. Mais il est honnête comme tous les banquiers. La bulle financière a une durée de vie de 30 ans. C'est la durée du cycle Kondratieff. Après quoi on ne peut plus payer les intérêts promis.

La société se dissout, sans qu'on puisse incriminer le directeur, car il n'a retiré aucun bénéfice personnel. On pourrait lui reprocher d'avoir favorisé la première souscription qui a été remboursée trois fois, contre la dernière dont on a remboursé seulement le dixième. Mais il est probable que les premiers souscripteurs sont aussi les suivants, car vu les résultats favorables, ils réinvestissent aussitôt les sommes qu'ils touchent. Dans l'ensemble les souscripteurs ont touché exactement les mêmes revenus que s'ils avaient acheté directement les actions et les obligations. On leur a rendu intégralement les sommes souscrites.
Dividendes
Le genre d'opération décrit ci-dessus n'est pas réservé à une société financière (fictive). Il peut être pratiqué par toute société qui émet des actions, et qui distribue des dividendes surévalués pour attirer des souscripteurs. Mais dans ce cas la société ne s'effondrera pas, sauf comme conséquence du chômage généralisé. La bulle financière favorise la rétribution excessive du capital, et pousse les entreprises à la faillite en réduisant le pouvoir d'achat des consommateurs. L'inconvénient n'est pas de donner à un morceau de papier une valeur exagérée, mais c'est de mobiliser de la monnaie pour faire commerce de ces papiers, alors que cette monnaie manque au pouvoir d'achat des consommateurs.
La croissance de la production est produite par une augmentation du capital réel. En admettant que celle-ci provienne d'une augmentation de productivité (et non d'une augmentation démographique), elle est donnée par la formule établie plus haut
s = p (1 + 1 / a) k / y.
Le taux d'investissement est à peu près cinq fois le taux de croissance. Par exemple si le taux de croissance est 2.5 %, le taux d'investissement réel est 12.5 % du PIB. Si la rétribution du capital est plus grande, tout ce qui dépasse l'investissement part dans la bulle financière. En 1993 il y a eu une récession économique, alors qu'un vent d'optimisme a soufflé sur presque toutes les places financières internationales (Le Monde, Les marchés financiers en 1993, 4 janvier 1994). La progression a été
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Hong-Kong |
116 % |
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Paris |
21 % |
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Londres |
20.5 % |
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Tokyo |
2.9 % |
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Francfort |
46.7 % |
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Wall Street |
14 % |
Le paradoxe des années 80 et 90 est la bonne santé des places financières alors que l'économie va mal (Olivier Piot, Finance et économie, la fracture, Marabout 1995, p.185). Pourquoi la croissance n'est-elle pas plus forte, alors que les sommes à investir sont importantes ?
La valeur en Bourse d'une action ne dépend pas de sa valeur d'émission, mais du revenu qu'on en attend. Celui-ci est un dividende prélevé sur les paiements effectués par la clientèle. S'il est trop important, il empêche ces sommes de retourner intégralement à la clientèle pour assurer les achats du mois suivant. La prospérité de l'entreprise, de son personnel et de la clientèle demande qu'on diminue les dividendes. Mais les actionnaires sont tentés d'augmenter les dividendes pour augmenter la valeur des actions. Les sommes nécessaires pour échanger celles-ci en Bourse augmentent en même temps, et ne sont plus affectées à des investissements en biens réels.
La formule de Stuart-Mill s'écrit
M V = P T
avec
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M |
Masse monétaire |
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V |
Vitesse de circulation de la monnaie |
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P |
Niveau des prix |
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T |
Volume des transactions |
On peut appliquer cette formule séparément aux biens de consommation et aux produits financiers. La masse monétaire M de ces derniers est celle qui est nécessaire pour les transactions boursières. Elle est soustraite à la masse monétaire affectée aux produits consommables. Si pour les produits financiers le terme P T augmente, le terme M V augmente aussi, et le terme M V des consommables diminue. Mais le volume des transactions des consommables diminue aussi, car les chômeurs consomment moins. L'équation de Stuart-Mill peut être satisfaite pour les consommables sans changer les prix. La Banque Centrale ne ressent pas la nécessité d'augmenter la masse monétaire. Il n'y a plus assez de monnaie pour assurer des débouchés aux entreprises.
Un homme intelligent a déclaré que ce n'est pas en baissant les taux d'intérêt (ni les dividendes, ce qui est équivalent selon lui à augmenter la monnaie en circulation) qu'on changera quoi que ce soit au chômage. Mais il faut comprendre qu'une surcharge même légère ajoutée dans un plateau d'une balance détruit l'équilibre. Les revenus de la clientèle doivent équilibrer ses paiements. Si le montant des paiements ne lui est pas restitué intégralement, son pouvoir d'achat se dégrade. Le gonflement de la bulle financière engendre le chômage.
On peut diminuer l'inflation des biens consommables en limitant la création monétaire. Mais pour diminuer l'inflation des produits financiers et le chômage, il faut faire appel à l'altruisme. Il faut répandre l'idée que le moyen de s'enrichir est d'enrichir les autres. Les employeurs et les fonctionnaires de nos jours se moquent bien du code moral, et le remplacent par un foisonnement inextricable de règlements.
John Stuart Mill
En un suprême effort de volonté,
A surmonté sa bonhomie naturelle
Pour écrire ses "Principes d'économie politique"
Pour paraphraser Dante, "Abandonne toute bonté, toi qui pénètres ici !" L'économiste a peut-être, à titre personnel, une dose modérée de bonté, mais dans ses modèles économiques, les motivations des êtres humains sont vierges de sentiments tels que la bienveillance ou le sens moral. (Amartya Sen, prix Nobel d'économie 1998, Ethique et économie, PUF 1993).
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Pourquoi craindrais-je aux mauvais jours Ne crains pas quand un homme s'enrichit, |
Why should I fear when evil days come, Do not be overawed when a man grows rich, |