Sommaire

 

Le chômage

Agronomie

 

L'économie fondée sur les échanges n'est pas indispensable à la vie des paysans qui se suffisent à eux-mêmes. Le paysan, au sens plein du mot, est celui qui peut se passer d'acheter et de vendre, un homme qui peut donc à la rigueur se passer d'argent, ayant organisé sa vie de manière qu'il puisse se nourrir et se vêtir sur place et avec les produits de son propre travail. On voit encore en Valais, dans quelques villages reculés ou haut perchés, des paysans qui se nourrissent et s'habillent par leurs propres moyens ; c'est-à-dire qu'ils ont bâti leurs maisons avec la pierre de leurs carrières et le bois de leurs forêts, n'ayant importé du dehors aucun des matériaux qui leur faisaient besoin. Comme la terre à brique manquait, ils ont couvert leurs toits avec des feuilles d'ardoises ou bien avec des tavillons qui sont de légères feuilles de bois découpées à la hache dans des bûches sans nœuds. L'ardoise et le bois sont pris sur place. Ils ont dressé dans la cuisine un foyer de pierre où ils ont surabondamment de quoi entretenir le feu. Leurs pâturages nourrissent des moutons dont ils tissent la laine ; ils ont des champs de chanvre dont ils font leur toile. Ils ont pour se nourrir le lait de leurs vaches, la viande de leurs vaches et celle de leurs cochons qu'ils sèchent ou qu'ils fument. Ils ont un pays fait d'étages et de climats superposés, où ils bénéficient d'une nourriture variée, ayant à partir de quinze cent mètres les alpages où ils amènent leurs troupeaux dans la belle saison ; plus bas ce qu'ils appellent les mayens où sont déjà les prés qu'on fauche, plus bas encore le village, avec les premiers champs de seigle et d'orge, plus bas le blé et les arbres fruitiers ; à la limite de la plaine, la vigne. (C.F.Ramuz, La Suisse romande, Artaud 1943).

J'ai connu l'économie fermée de subsistance ; le seul argent sortant de la maison allait à l'épicier itinérant pour le grand luxe du sucre et du café, au tabac de l'oncle, de temps à autre au boucher, également passant, pour un bœuf bouilli, suprême festin. Tout le reste, c'est-à-dire en vrai tout, puisqu'on eût pu et qu'on pouvait de fait se passer de ces fantaisies, tout sortait de la terre par nos mains, le bon vouloir de la glèbe, l'air du temps, et la Providence. Le foin et l'herbe fraîche du bétail, les pommes de terre des cochons et des hommes, les légumes et fruits de la table, le grain des volailles, le bois de chauffe, le blé enfin, essentiel symbole, tout cela était semé, récolté, travaillé, transformé, jusqu'aux draps, chemises, vêtements de travail coupés, tissés, filés avec le chanvre de la chanvrière, roui, battu, écorcé par les mains familiales. La viande courante était celle de la volaille et du cochon. Le beurre de la soupe venait du lait des vaches baratté de la main de la tante, beurre délicieux, délicat, dont la tante portait au marché le surplus, avec des œufs et de la volaille, pour se faire quelques sous. C'était elle aussi qui faisait le pain. Je n'ai jamais rien mangé de meilleur que ce pain-là, fait de bonne farine de froment, de sel et d'eau, et de levain, et avec tout l'amour du rite familial et social ; rangé pour deux semaines dans la huche en gros chanteaux vaguement ronds, sur lesquels avant de les entamer, à la pointe du couteau, l'oncle traçait la croix. (Jean-Marie Paupert, Péril en la demeure, Editions France-Empire 1979).

La production en grande série de machines et d'outillages change la vie, crée des emplois et en détruit d'autres, pose des problèmes sociaux. La main d'œuvre passe du secteur agricole aux secteurs secondaire et tertiaire. La désertion des campagnes, la paupérisation, le chômage entachent la croissance, qui devrait s'appliquer aux plus pauvres, pour mieux répartir la richesse. - Les exclus s'entraident. En Provence, on appelle aumône fleurie, l'aumône faite par un pauvre à un autre pauvre. Un clochard a raconté que, ayant perdu son domicile et son travail, ayant honte de mendier, il est resté plusieurs jours sans manger. Un autre clochard, qui avait huit biscuits, lui en a donné quatre. C'est le meilleur souvenir de sa vie.

Partout, mais surtout dans les pays du Tiers-Monde, l'humanité, la justice, la charité et l'amour du prochain se rejoignent de façon cruciale. La croissance des pays sous-développés devrait nous soucier plus que de la nôtre. Un taux de développement de 4% par an hisserait en cent ans le Burkina Faso au niveau actuel des Etats-Unis. Un habitant de ce pays dépense pour sa nourriture 70 fois moins qu'un Américain. Quand on passe dans les villages avant que la récolte ne soit faite, on entend les petits enfants pleurer de faim. A Ouagadougou, un étudiant en philosophie, dont le père est mort l'année précédente, assure la vie et les études de ses jeunes frères avec une bourse de 750 francs français par mois. Si la France créait sans contrepartie de la monnaie pour la prêter gratuitement au Burkina Faso et à d'autres pays d'Afrique, ces pays pourraient nous acheter des produits que nous avons du mal à écouler. Ils pourraient nous acheter des équipements pour développer leurs propres productions et donner du travail à leurs chômeurs. Il en résulterait une augmentation d'activité sans inflation. Les pays développés peuvent s'investir dans cette action désintéressée.

Tout le monde dépend du secteur primaire, parce que tout le monde a besoin de manger. Quand l'agriculture sera sauvée, elle pourra prendre en charge la plus grande partie de l'économie. Mais en opposition au sous-développement, il peut y avoir un suréquipement. On se rend compte, intuitivement, qu'une économie dans laquelle le taux d'investissement est trop faible, ne tire pas le meilleur parti de ses ressources ; mais une économie dans laquelle le taux d'investissement serait trop élevé aurait un problème semblable, car en réinvestissant constamment sa production, elle reporterait indéfiniment les bénéfices de ces investissements. Il y a donc un optimum des investissements. (Thierry de Montbrial, La science économique, PUF 1988 page 141). A Chadeleuf, village du Puy de Dôme, chaque cultivateur a un tracteur pour son champ du haut, un autre tracteur pour son champ du bas. Aucun des deux tracteurs n'est entièrement payé. Un paysan déplore, devant cette terre d'Auvergne qui est la sienne, que tous ces champs appartiennent au Crédit Agricole. Celui-ci a été créé afin d'éviter le démembrement des propriétés, grâce à des prêts mutuels sans intérêt. Maintenant les taux des prêts faits aux agriculteurs les met au bord du gouffre.

Les Indiens Wayana en trois ans épuisent la terre, et doivent aller s'établir ailleurs. Le cultivateur qui veut trop avoir obtient le même résultat. Il faut de l'engrais pour régénérer une terre après la récolte. Les engrais contiennent des nitrates, des phosphates et de la potasse, mais manquent d'une vingtaine d'autres éléments dont les cultures ont besoin, et qui disparaissent en cas de surexploitation. - Le développement exagéré engendre la pollution. Y a-t-il une malédiction qui pèse sur nous ? Par avidité, nous épuisons la source de nos richesses, nous gaspillons les ressources de la planète. - Il y a un siècle, la Provence a été déboisée pour fabriquer du charbon de bois. Le Tiers-Monde détruit les forêts équatoriales pour payer des dettes qui l'enfoncent dans la misère au lieu de l'aider à en sortir. - Au Croisic, un pêcheur disait qu'il faudrait une nouvelle guerre pour repeupler la mer. Des baleines chassées sans modération, pour le profit, ont disparu (cependant il n'y a pas de fatalité ; les espèces protégées recommencent à se développer). Sur les côtes des Etats-Unis, la pêche au gros, qui n'est qu'un sport et un amusement, menace de faire disparaître l'espadon (game fish). - Malgré la marée noire, la guerre a laissé le golfe Persique moins pollué que le trafic du temps de paix. Le paradoxe, c'est que les plus grands pollueurs vont se prétendre dépollueurs. Ils ont fait une première fortune, ils vont en faire une deuxième. Ceux qui incitaient les agriculteurs à faire des rendements formidables à l'hectare, sont maintenant à la tête de l'antipollution. Le marché de l'environnement équivaudra à 600 milliards de francs dans quelques années. (Bernard Thomas, Lettre ouverte aux écologistes qui nous pompent l'air, Albin Michel).

Faire des prêts à intérêt au Tiers Monde, c'est imposer une restriction de consommation à des hommes qui déjà manquent du nécessaire. Les prêts devraient pendant une longue période y être pratiquement gratuits, sous peine de bloquer le développement. On disait cela il y a une décennie au Gouverneur de la Banque de France, qui éclata d'un rire homérique devant la caméra de télévision. Depuis, le pouvoir d'achat a diminué de 80% au Nigéria (selon un rapport de Frères des Hommes). - Les nations riches doivent aider les pauvres. Jean-Paul II a rappelé aux Brésiliens que la propriété foncière est illégitime lorsqu'elle n'est pas mise en valeur ou qu'elle vise à empêcher le travail des autres. Les latifundia sont de grandes propriétés peu exploitées. Elles ont été constituées dans l'antiquité, à la suite des conquêtes militaires romaines qui entraînaient l'esclavage. Après avoir massacré les Carthaginois, les Romains se trouvèrent à la tête d'une quantité de terres supérieures aux possibilités des cultivateurs disponibles. L'esclavage permit à un petit nombre de grandes familles d'exploiter de vastes domaines aux dépens des petits propriétaires. Les grandes propriétés furent reprises par la féodalité. Il y en avait encore récemment en Italie, dans les pays balkaniques, en Pologne, en Espagne. Elles contribuent à la stagnation agricole en Amérique du Sud. (Au Brésil, la pratique de l'esclavage a duré jusqu'au 19e siècle).

Le retour de la croissance économique en Amérique Latine est conditionné par l'obtention d'un consensus libéral qui, dans la pratique, présuppose la légitimation de l'exclusion sociale. Le paiement de la dette extérieure a signifié une ponction des ressources de l'ordre de 3 à 5% du produit intérieur brut, fait unique dans l'histoire économique. La croissance des déficits publics a nourri la spirale inflationniste, et induit ce qu'on a appelé l'hyperinflation rampante. La croissance économique reposera désormais sur l'investissement étranger dans les secteurs exportateurs agricoles ou industriels. L'abaissement du coût de main-d'œuvre salariale en est la condition incontournable devant la concurrence de l'Asie et de l'Europe de l'Est. La faible création d'emplois et la concentration du revenu demeurent sans solution avec le modèle libéral. Le trop plein de travailleurs est rejeté dans le secteur informel des activités de survie. Leur part dans la population active est de 30%. Ils n'ont aucune protection sociale, sont confinés dans des bidonvilles, dépourvus de toute infrastructure, puisque l'Etat ne peut plus offrir des services qu'au prix coûtant qu'ils ne peuvent payer. L'exclusion sociale est le terreau d'une organisation maffieuse dans les territoires où l'Etat renonce à son devoir d'intégration sociale (Jaime Marques Pereira).

La déforestation dans le Sud est directement liée à la crise de la dette. La corrélation est étroite entre le fardeau de la dette d'un pays, d'une part, et le rythme et l'étendue de la destruction de ses forêts, d'autre part. La cocaïne continuera d'inonder les marchés du Nord, tant que la survie des pays latino-américains criblés de dettes dépendra des narco-dollars, et que les dizaines de milliers de personnes déplacées par les plans d'austérité économique du fonds Monétaire International ne pourront trouver des moyens d'existence légaux. L'immigration, légale ou non, ne peut que croître tant que des millions d'individus chercheront à échapper aux conséquences économiques désastreuses des mesures d'austérité prises dans leur propre pays. Résoudre la crise de la dette est le premier pas indispensable pour que la vie redevienne possible chez eux (Susan George, L'effet boomerang, La Découverte, Paris 1992). Le cadre chronique d'exclusion et de misère dans lequel tentent de survivre des millions de Brésiliens, surtout des enfants, est aujourd'hui la conséquence directe de l'ordre économique néo-libéral qui privilégie le profit et le capital au détriment de l'être humain (Déclaration de la Conférence nationale des évêques du Brésil, 1997). Nous calculons qu'en Amérique latine au moins 180 millions de personnes vivent dans la pauvreté, 80 millions dans la misère au sens strict (Lettre des provinciaux jésuites d'Amérique latine, novembre 1996)..

Au Cameroun, les conséquences de l'endettement sont partout catastrophiques. De quelque côté qu'on tourne les regards, on ne rencontre que la misère et le désespoir du petit peuple dans l'impasse. Il faut dire résolument non ! à la dette, et oui ! à un ordre économique qui nous permette de vendre nos produits du sol et du sous-sol à leur juste valeur. Notre pétrole, notre gaz, notre or, nos diamants, notre cuivre, notre uranium, notre cobalt, notre manganèse, notre bauxite et nos produits agricoles, notre cacao, notre café, notre vouacanga (le vouacanga est une plante médicinale recherchée par l'industrie pharmaceutique moderne), notre strophantus, notre bois, vendus à leur juste prix, sont capables, non seulement de rééquilibrer nos économies perturbées, mais encore d'ouvrir pour nos pays les chemins de la prospérité. A l'heure de la crise, la misère, la faim, le dénuement, et dans certaines zones rurales, un véritable désespoir, pèsent lourdement sur le destin du peuple, et surtout des plus pauvres, des plus faibles, des plus démunis. Le peuple désemparé demande : Pourquoi des banques sont-elles vides ? Et qui a vidé ces banques ? Où sont donc ceux qui les ont vidées ? On nous a dit, on nous a même imposé autrefois de faire des cultures de rente... Pourquoi le cacao, le café, le thé, le coton ne se vendent plus comme autrefois ? Q'allons-nous faire de tant de récoltes accumulées ? (Lettre pastorale de la conférence épiscopale du Cameroun sur les causes de la crise économique, Yaoundé, 17 mai 1990). Deux jeunes venus du Cameroun pour les Journées Mondiales de la Jeunesse en 1997 ont été reçus dans une ferme normande avant d'arriver à Paris. Ils ont été éblouis par l'abondance. Ils ont ému leurs hôtes en leur disant qu'en Afrique ils ne mangent pas tous les jours à leur faim.

On a prophétisé trente ans à l'avance ce qui arrive aujourd'hui : La plus grande tension économique et politique de tous les temps est la tension mondiale agriculture-industrie. Le problème est posé de savoir comment s'établira la coexistence de l'agriculture et de l'industrie dans l'ensemble du monde et dans chaque pays. Dans tous les pays industriels, le pouvoir n'est pas incompréhensif à l'égard des paysans : il leur est résolument hostile. Toutes les mesures prises censément en faveur des agriculteurs sont des mesures en trompe-l'œil. Pour l'organisation des marchés, on superpose, aux coopératives et au commerce, des sociétés d'aménagement foncier et de remembrement (SAFER) et des groupements de producteurs, qui ont une connaissance directe des conditions du marché, mais qui ne sont pas habilités à s'occuper de la réglementation des prix agricoles. Depuis la signature du traité de Rome, ce qui n'est pas dit, mais qui va de soi, c'est que les prix des produits agricoles seront fixés à un niveau tel que le coût de la vie en Europe du Marché Commun permettra à l'industrie de pratiquer des prix de vente compétitifs avec ceux de l'industrie des autres pays et notamment de l'Amérique et de l'Angleterre. On va se trouver devant les mêmes problèmes que le 3ème Reich avait à régler, et on connaît les conséquences des solutions adoptées (JM Gatheron, L'Usure dévorante, Editions ouvrières, 1963)

L'Occident affiche la richesse de ses villes, alors que les ONG (organisations non gouvernementales) tentent de prévenir l'exode rural dans le Tiers Monde. L'Occident pratique une agriculture chimique mécanisée, alors que les ONG préconisent une agriculture biologique intégrée. L'Occident valorise une société de loisirs, alors que les ONG poussent les gens au travail. L'Occident idolâtre l'individualisme, alors que les ONG incitent les gens à se regrouper. L'Occident vient couper les forêts, alors que les ONG veulent reboiser. On pourrait citer de tels exemples par centaines (Christian Petit, Les petits moissonneurs de forêt, Récit, Itinéraire de l'Inde au Pacifique, Collection Les Enfants du Fleuve, dirigée par Jean-Claude Didelot Fayard, 1996).

 

Jusqu'à ce que se répande sur nous l'Esprit d'en haut,

Till the Spirit is poured upon us from on high,

Et que le désert devienne un verger,

And the desert becomes a fertile field,

Un verger qui fait penser à une forêt.

And the fertile field seems like a forest.

Dans le désert s'établira le droit et la justice habitera le verger.

Justice will dwell in the desert and righteousness live in the fertile field.

Le fruit de la justice sera la paix,

The fruit of righteousness will be peace ;

Et l'effet de la justice repos et sécurité à jamais. (Isaïe 32 15).

The effect of righteousness will be quietness and confidence forever.

 

330agro.htm 20/3/99