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Citations de Simone Weil

 

 

Philosophie de Simone Weil

 

Simone Weil naquit à Paris le 3 février 1909. Ses parents étaient Juifs et libres-penseurs. Elle fut élevée dans un climat de haute culture morale. A 14 ans elle tomba dans le désespoir à cause des dons extraordinaires de son frère André, dont la jeunesse fut comparable à celle de Pascal, et qui est peut-être le plus grand mathématicien de sa génération. Elle regrettait de ne pas avoir accès à ce royaume transcendant où les hommes authentiquement grands sont seuls à entrer et où habite la vérité. Elle aimait mieux mourir que vivre sans celle-ci.

En fait, Simone Weil avait une intelligence brillante et puissante, sans talent particulier sauf sa facilité pour les langues, mais elle avait du génie. Elle arriva à la certitude que n'importe quel être humain pénètre dans ce royaume de la vérité réservé au génie, si seulement il désire la vérité et fait perpétuellement un effort d'attention pour l'atteindre.

Au centre de son système, elle place le désir. Elle persévéra dans son effort d'attention pendant dix ans, malgré des maux de tête dont elle craignait pour ses facultés naturelles une paralysie définitive. Ces douleurs accompagnaient le tourment que lui causait l'injustice universelle. Toute sa vie, ce fut pour elle une véritable torture de savoir que la faiblesse est presque toujours et partout opprimée par la force. Sous le nom de vérité, elle englobait dans sa recherche la beauté, la vertu et le bien, et même avant d'avoir lu les Evangiles, elle avait la certitude que quand on désire du pain on ne reçoit pas des pierres. Au centre du coeur humain se trouve cette exigence d'un bien absolu qui y habite toujours et ne trouve jamais aucun objet en ce monde. Il y a au fond de l'homme quelque chose qui, malgré toute l'expérience des crimes soufferts, s'attend invinciblement à ce qu'on lui fasse du bien et non du mal. C'est cela qui est sacré en tout être humain. La partie de l'âme qui demande : Pourquoi me fait-on du mal ? est la partie la plus profonde, qui même dans l'être le plus souillé, est demeurée depuis la première enfance parfaitement intacte et parfaitement innocente.

Dès l'âge de quatorze ans, elle se convainquit que les seules choses qui arrivent en réponse à notre désir, ce sont les biens spirituels ; et elle croyait aussi que rien d'autre au monde ne mérite qu'on le désire. Elle était à cette époque stoïcienne et agnostique. Elle concevait la vérité comme le contact avec la vie réelle, c'est-à-dire la vie des défavorisés qui tout au long de l'histoire ont porté le fardeau réel de l'existence : esclaves, serfs, soldats, fermiers, maçons, artisans, agriculteurs, ouvriers prolétaires. Après son agrégation et sa sortie de l'Ecole Normale Supérieure, elle enseigna la philosophie au Puy, à Roanne et ailleurs. En même temps elle prit contact avec des mineurs syndicalistes à Saint-Etienne et participa à leurs luttes. Elle partagea pendant un an la vie des ouvriers de la grande industrie électrique et automobile. Après l'invasion allemande en 1940, ne pouvant plus en tant que juive exercer son métier de professeur (non plus que son père celui de médecin), elle se réfugia en Ardèche chez Gustave Thibon qui lui fit faire les vendanges chez un vigneron voisin. Ces expériences lui ont fait sentir les humiliations qui sont à la base du déracinement de la condition ouvrière. Elle s'est trouvée marquée à jamais des stigmates de l'esclavage.

Au cours d'un voyage au Portugal, elle vit une procession de femmes autour des barques, portant des cierges et chantant des chants très anciens, d'une tristesse déchirante : J'ai eu soudain la certitude, dit-elle, que le christianisme est par excellence la religion des esclaves, que des esclaves ne peuvent pas ne pas y adhérer, et moi parmi les autres. A Assise, dans la chapelle Santa Maria degli Angeli, où Saint François était souvent venu prier, elle se trouve pour la première fois agenouillée, obligée par quelque chose de plus fort que moi.

A Pâques 1938, contrainte d'interrompre son enseignement en raison de ses maux de tête, elle se rend avec sa mère à Solesmes pour entendre la musique grégorienne des offices : Un extrême effort d'attention me permettait, dit-elle, de sortir de cette misérable chair, de la laisser souffrir seule, tassée dans son coin, et de trouver une joie pure et parfaite dans la beauté inouïe du chant et des paroles. Cette expérience m'a permis par analogie de mieux comprendre la possibilité d'aimer l'amour divin à travers le malheur. Pendant ce séjour à Solesmes elle apprit un poème de George Herbert "Amour". Un jour la récitation de ce poème prit la forme d'une prière, le Christ est descendu et m'a prise... Dans ce moment d'intense douleur physique, alors que je m'efforçais d'aimer, j'ai senti une présence plus personnelle, plus certaine, plus réelle que celle d'un être humain, inaccessible aux sens et à l'imagination, analogue à l'amour qui transparaît à travers le plus tendre sourire de l'être aimé.

Une des premières conséquences de cette expérience fut de lui faire découvrir des valeurs chrétiennes dans des religions et traditions philosophiques différentes et plus anciennes, chez Platon, dans la Bhagavad-Gïtä, dans le Tao, dans les religions de Dionysos et d'Osiris. Trois ans plus tard lui fut suggérée la possibilité d'entrer dans l'Eglise catholique par le baptême. Elle donne à entendre que cela aurait pu se produire si l'Eglise était aussi catholique en fait qu'elle devrait l'être en droit. Mais elle lui reproche une sorte d'étroitesse dans l'espace et dans le temps : Tant de choses sont en dehors, tant de choses que j'aime et que je ne veux pas abandonner, tant de choses que Dieu aime, car autrement elles seraient sans existence. Toute l'immense étendue des siècles passés, excepté les vingt derniers ; tous les pays habités par les races de couleur ; toute la vie profane dans les pays de race blanche ; dans l'histoire de ces pays, toutes les traditions accusées d'hérésie, comme la tradition manichéenne et albigeoise ; toutes les choses issues de la Renaissance, trop souvent dégradées, mais non tout à fait sans valeur. Et dans sa dernière lettre à Gustave Thibon, en 1942, alors qu'elle s'embarquait pour l'Amérique avec ses parents, rejoindre son frère qui enseignait là- bas, elle écrira cette phrase terrible : Je suis prête à mourir pour l'Eglise plutôt qu'à y entrer, car mourir ne comporte aucun mensonge. Jamais le cléricalisme n'a reçu un soufflet aussi cinglant que celui-là, venant d'une telle intelligence et d'une femme qui avait la foi.

Simone Weil n'a pas fait la distinction, utile pour la comprendre et pour comprendre les opposants au catholicisme, entre la Sainte Eglise notre Mère, épouse fidèle de Jésus-Christ, et le cléricalisme qui devrait être l'appartenance à l'Eglise, mais qui en est souvent éloigné. Le clergé fait du cléricalisme ainsi que les théologiens, les évêques et les papes, comme il résulte des paroles de Jésus à Saint Pierre : Tu n'as pas les pensées de Dieu mais celles des hommes. - Quand tu seras revenu, confirme tes frères, ce qui implique qu'il s'éloigne parfois de l'Eglise, lui et ses successeurs. Simone Weil s'étonne de ne voir nulle part développée la doctrine contenue dans cette parole : Soyez parfaits comme votre Père céleste est parfait, Lui qui fait lever le soleil sur les mauvais et les bons, et fait pleuvoir sur les justes et les injustes. Le Christ cite donc comme trait suprême de la justice de Dieu ce qu'on allègue pour l'accuser d'injustice, à savoir qu'Il favorise indifféremment les méchants et les bons. C'est sous un aspect contradictoire que la volonté de Dieu apparaît à l'homme : chacun doit supporter l'injustice qui lui est faite, parce qu'elle représente pour lui la volonté de Dieu, et il ne doit causer d'injustice à personne, parce que c'est la volonté de Dieu. Accepter cette contradiction, c'est le royaume de Dieu où nous introduit la croix du chrétien ; la refuser c'est le malheur du monde. Simone Weil éprouvait un déchirement dans l'intelligence et dans le centre du coeur, parce qu'elle se croyait incapable de penser ensemble, dans la vérité, le malheur des hommes, la perfection de Dieu, et le lien entre les deux.

Pourtant sa méditation du malheur révèle la hauteur de sa spiritualité. Le malheur est un aspect de la nécessité à laquelle nous sommes soumis : nécessité de perdre quelques-uns de nos biens les plus précieux, nécessité de les perdre tous, nécessité de mourir. Le mal est un signe de la distance où nous sommes de Dieu. Nous ne devons pas aimer le mal, mais nous devons aimer Dieu à travers le mal comme à travers le bien. Le mal qui se produit est réel, et derrière toute réalité il y a Dieu. Il faut avoir constamment le regard tourné vers Dieu. Si un homme persiste indéfiniment à refuser de mettre son amour uniquement dans les choses d'ici-bas, il n'a pas de question à se poser, pas de recherche à faire : un jour ou l'autre, Dieu viendra à lui. Dans le malheur, l'homme peut garder les yeux tournés vers Dieu malgré les secousses. La Providence de Dieu n'est pas absente : c'est la Providence qui a créé la nécessité, comme un mécanisme aveugle, qui peut à chaque instant frapper notre chair si fragile, notre âme vulnérable et sujette à des dépressions sans cause, notre personne sociale constamment exposée à tous les hasards. Cette fragilité est voulue pour que nous désirions le seul bien durable. Il ne faut pas désirer le malheur. Mais il est toujours permis d'aimer la possibilité du malheur. Cette fragilité, rien ne nous force à ne pas y penser. On peut continuellement la regarder, et continuellement en remercier Dieu. C'est cela que le Christ appelle porter sa croix tous les jours. Soumis à la tyrannie de la nécessité, il suffit que nous choisissions Dieu pour notre trésor, que nous mettions en Dieu notre coeur.

Il faut lire en entier cette doctrine mystique dans le livre Pensées sans ordre concernant l'amour de Dieu (Gallimard). D'une façon générale, on ne peut guère comprendre Simone Weil sans la lire en entier, car il faut s'habituer à son vocabulaire. Elle ne justifie pas ses affirmations la première fois qu'on les rencontre, elles sont justifiées ailleurs. Il faut savoir ce qui chez elle est hypothèse, et ce à quoi elle tient sérieusement. Il faut aussi savoir quel problème grave elle tend à résoudre à travers des recherches étranges et des hypothèses contestables.

Au 13e siècle surtout, s'est établi un commencement de totalitarisme, qui n'est pas sans responsabilité dans les événements actuels, car les partis totalitaires découlent de la formule anathema sit. Cela entraîne un malaise de l'intelligence dans le catholicisme. Le cléricalisme a poursuivi les Cathares qui réagissaient contre le dévergondage des curés et de leurs concubines. Les Cathares refusaient de porter les armes, suivant les doctrines de Manès et de Marcion : la source du commandement fait à Israël de détruire les villes, de massacrer les peuples et d'exterminer les prisonniers et les enfants n'était pas Dieu ; avoir pris Dieu pour l'auteur d'un tel commandement prouve qu'Israël, jusqu'à l'époque de l'exil, n'a eu presque aucune connaissance du vrai Dieu, alors qu'une telle connaissance se trouvait parmi l'élite de la plupart des autres peuples. Pendant longtemps Israël n'a pas distingué entre Dieu et le diable, parce qu'il concevait Dieu sous l'attribut de la puissance et non sous l'attribut du bien. Il est écrit par exemple : un mauvais esprit de Yahweh s'empara de Saül qui essaya de clouer David sur la cloison avec sa lance. Ce que les Hébreux faisaient comme étant commandé par Yahweh était le plus souvent le mal. Mais les clercs qui ont refusé d'examiner ces objections en sont arrivés à légitimer deux guerres mondiales sous couleur de légitime défense.

Simone Weil reproche à Saint Augustin de dire que si un infidèle habille ceux qui sont nus, refuse de donner un faux témoignage même sous la torture, etc., il n'agit pas bien, même si Dieu à travers lui opère de bonnes oeuvres ; qu'il est comme un bon coureur sur une mauvaise route : plus il court, plus il s'éloigne de la bonne route. Elle appelle cela de l'idolâtrie sociale, et elle en juge d'après l'étonnement des élus qui diront, ne sachant pas que le Seigneur se trouvait dans les pauvres qu'ils ont secourus : Quand donc, Seigneur, t'avons-nous vêtu ? Quand donc t'avons-nous donné à manger ? Elle reproche à Saint Augustin de raisonner comme si on reconnaissait les fruits à l'arbre, et non l'arbre aux fruits, comme si le bien procédait du mal (ce qui est le péché contre le Saint Esprit). Pour elle, tout bien authentique est d'origine divine et surnaturelle. Partout où il y a du bien, il y a contact surnaturel avec Dieu, fût-ce dans une tribu fétichiste et anthropophage du centre de l'Afrique. C'est ainsi que l'auteur de l'Iliade était un homme qui aimait Dieu, parce qu'il avait une égale compassion pour les vaincus et pour les vainqueurs tués dans le combat. Cette égale compassion ne se retrouve ni dans le livre de Josué, ni dans la Chanson de Roland.

Avec de tels sentiments, on peut penser que Simone Weil était pacifiste, et en effet elle approuvait les mouvements pacifistes d'avant-guerre. Cela ne l'a pas empêchée d'aller deux mois en Espagne participer à la guerre civile. Elle en revint par suite d'un accident, mais elle avait été si horrifiée qu'elle n'y est pas retournée. Elle a abandonné son pacifisme pour participer à la lutte contre Hitler, davantage par le sacrifice de soi que par l'extermination d'autrui. Elle voulait constituer un corps d'infirmières de première ligne, qui par leur héroïsme à sauver des vies auraient rendu une orientation morale à la conscience des combattants. Elle passa quelque temps à New-York, où elle visita assidûment le quartier des noirs à Harlem. Ensuite elle vint en Angleterre pour essayer de participer aux opérations militaires, mais on ne le lui permit pas. C'est là qu'elle mourut de tuberculose en 1943.

Simone Weil, qui avait donné pour toujours son coeur au Saint Sacrement sur l'autel, n'a jamais reçu la Sainte Eucharistie qu'elle désirait ardemment. Elle est restée sur le seuil de l'Eglise comme une pierre d'attente, selon la formule grecque qu'elle affectionnait : ils porteront du fruit dans l'attente. Son itinéraire est résumé dans cette phrase rapportée par une de ses élèves de philosophie : la morale ne procède pas de Dieu, c'est Dieu qui procède de la morale. Sa morale exigeante l'a conduite à Dieu, et elle l'a reconnu comme le grand Absent, l'Epoux parti pour un voyage lointain, dont nous parlent les paraboles, et dont nous attendons le retour en veillant.

 

271simon.htm 9/11/97