Toute liberté est la possibilité de disposer d'un bien. Certaines libertés se multiplient si on les partage, comme la possibilité de se réchauffer au soleil, au bon cagnard, en hiver, dans le midi, quand on n'est pas à l'ombre dans une prison. L'argent, qui n'est pas un bien en lui-même, donne la liberté d'acquérir certains biens, des ressources rares, selon la définition des économistes. Il perd sa valeur si on en fabrique. Il peut faire des hommes les esclaves de Mammon.
Les dictionnaires définissent la liberté comme la possibilité de choisir ou encore l'absence de contrainte. Mais ces définitions sont insuffisantes. En mécanique, on dit qu'une particule qui peut se déplacer le long d'une ligne a un degré de liberté et deux contraintes. Si la particule peut se déplacer sur une surface, elle a deux degrés de liberté et une contrainte. Le nombre de degrés de liberté est d'autant plus grand que le nombre de contraintes est plus petit. Mais la liberté humaine n'est pas celle d'une particule. La liberté de celui qui est perdu au milieu du désert, se réduit à celle de mourir de soif, alors qu'il n'a pas de contrainte.
On n'a pas à choisir un bien nécessaire à la vie, tel que l'air qu'on respire. Si j'ai de l'air, je suis libre de respirer ; sinon j'étouffe, et je recherche la liberté d'échapper à l'oppression. - Je n'ai pas le don d'ubiquité pour habiter en même temps à Paris et à New York. Ma liberté se réduit à choisir. La liberté humaine est limitée. Elle n'est pas de choisir entre le bien et le mal. Quand on fait du mal, c'est toujours en vue d'un bien. Le mal réside dans un bien inférieur qui détruit un bien supérieur. C'est une destruction et une diminution de liberté. Les biens de chacun lui viennent de l'entraide des autres hommes. Le vol et l'homicide, tarissent la source des biens. Le péché fait du mal et engendre l'esclavage.
La loi juste n'entrave pas la liberté, mais lui vient en aide. Elle indique ce qui est bien. Elle aide chacun à exercer son activité. La notice d'une voiture indique comment l'entretenir en bon état, pour aller où on veut. Si on met du fuel à la place de l'essence ou si on néglige de vérifier la pression des pneus, on n'ira pas loin. Il est vrai que beaucoup de conducteurs n'ont pas lu la notice. Ils l'appliquent instinctivement, comme monsieur Jourdain faisait de la prose. Il n'est pas nécessaire d'être docteur en droit pour observer la loi juste, il suffit d'avoir une conscience. Le code de la route est fait pour arriver au but du voyage. - On objecte : Ne faut-il pas distinguer entre la liberté et le bon usage de la liberté ? - Faire un mauvais usage de la liberté, c'est pécher. Celui qui commet le péché est esclave du péché. - Celui qui pèche par ignorance est-il coupable ? - Même s'il n'est pas coupable, il est esclave du péché.
La liberté ne se décrète pas, elle s'éduque. Elle suppose la connaissance. L'ignorance est un esclavage. Pour piloter un avion, un élève a moins de liberté qu'un moniteur expérimenté. Le rôle de l'école est de donner une liberté, un savoir, et non un diplôme. Le culte de la peau d'âne est un contresens. La société des mandarins regarde moins la valeur professionnelle que le diplôme. Pour obtenir du travail il faut le bac. Les élèves des écoles cherchent à acquérir le diplôme avec le minimum de travail. Ils n'étudient pas les matières qui n'ont pas un fort coefficient à l'examen. Leur but n'est pas de s'instruire, mais d'avoir une note, et pour cela tous les moyens sont bons, y compris la triche. Ils croient que l'école est faite pour leur permettre de gagner le plus d'argent possible. Cette mentalité est répandue du haut en bas de l'échelle sociale, et elle est entièrement à changer.
L'enseignement se donne par la parole et par l'exemple, mais non par la contrainte. Appliquer une sanction, c'est remplacer une leçon par une injure (Je vais vous apprendre, moi ! Cela vous servira de leçon !) La façon de redresser les idées fausses n'est pas de mettre les gens en prison. La morale est un enseignement fait pour le bien de l'homme, c'est le mode d'emploi de la machine humaine. Michel Déon a étonné un de ses amis en lui disant qu'il voulait donner à ses fils le sens du péché. - Le péché, qu'est-ce que ça veut dire, pour un incroyant ? - Cela veut dire qu'il y a des choses qui ne se font pas (Mes arches de Noé, La Table Ronde 1978). L'incroyant ne se permet pas de faire n'importe quoi. Pour savoir ce qui est moral, beaucoup sont réduits à regarder ce qui se fait ou ne se fait pas. Mais le résultat est subjectif, variable, décevant. Il y a une morale pour les honnêtes gens, une autre pour les affaires, une déontologie pour les cliniques d'accouchement, un code d'honneur pour le milieu et les chenapans, des lois pour la guerre. Réduits à leurs propres forces, les hommes ne trouvent pas la loi morale universelle, soucieuse du bien de tous. Il n'est au pouvoir de personne d'abolir la vraie loi. Elle a été donnée à l'homme pour l'aider à devenir libre. Obéir à la loi n'est pas un acte servile, mais un acte volontaire. On obéit parce qu'on veut obéir, la preuve en est que souvent on ne le fait pas. Les hommes sont myopes dans la recherche de leur bien. La liberté n'est pas l'égoïsme, ni l'égoïsme libéral, l'égoïsme sacré, l'égoïsme collectif, ni l'égoïsme national. Les hommes d'affaires ne prévoient pas le développement économique à plus de deux ans. Ils s'enrichissent aux dépens de leurs propres clients, et tombent dans l'esclavage du marasme économique. Par le péché nous nous attachons aux biens terrestres, et nous perdons notre plus grande liberté.
L'expression vicieuse liberté de pécher, qui confond la liberté avec l'esclavage du péché, a nourri la contestation, depuis les libertins du 18e siècle jusqu'à la philosophie de Sartre, qui détruit le moral des jeunes. La prétendue libération des moeurs remplace l'amour par le partenariat sexuel. A l'Institut Pasteur, la lutte contre la lèpre est totalement laissée à l'initiative privée, la recherche sur le paludisme est suspendue au profit de la recherche sur le sida. On ne veut pas savoir que le moyen d'éviter le sida, c'est la fidélité conjugale. Sans la fidélité, l'amour est illusion et mensonge. La loi Tu ne commettras pas d'adultère donne la liberté de parvenir à l'amour véritable.
Il faut un exercice constant pour acquérir le souci du prochain, et pour arriver à l'amour du Père. La plus haute liberté est le pouvoir d'obtenir le plus grand bien, qui est la louange du Père éternel. La Déclaration Dignitatis Humanae (Concile Vatican II - 7 décembre 1965) considère la liberté religieuse comme un droit fondamental. L'Encyclique Quanta Cura (Pie IX, 8 décembre 1864) dit au contraire que la liberté de conscience est un délire et une liberté de perdition. C'est prendre le mot liberté dans le sens d'esclavage du péché et c'est incompatible avec l'Evangile. Léon XIII explique dans l'encyclique Libertas Praestantissimum que la vraie liberté est le pouvoir d'obtenir un bien, et que la loi juste, loin de limiter la liberté, favorise celle-ci. Le plus grand bien étant celui de la religion, la plus grande liberté est la liberté religieuse : L'autorité de Dieu ne fait que protéger et amener à sa perfection la liberté des hommes, car la vraie perfection de tout être c'est d'atteindre sa fin, et la fin suprême de la liberté humaine, c'est Dieu. Tout homme pèche s'il agit contre sa conscience. Jean-Paul II a dit que la liberté de conscience consiste à ce que personne ne soit contraint à agir contre sa conscience.
Pourquoi a-t-on condamné le libéralisme, la liberté de conscience, la liberté des cultes, la liberté de parole et de la presse, la liberté d'enseignement, auxquelles on peut donner des sens acceptables ? Les luttes qui se sont produites autour de ces termes trouvent leurs racines dans les errements historiques qui ont contredit le précepte évangélique N'arrachez pas l'ivraie. Des Bulles contre les Cathares, contre les Templiers, contre les sorcières ont donné l'ordre d'arracher l'ivraie, au besoin par la torture. Soljénytsine a montré qu'en torturant n'importe quel homme, on peut lui faire avouer n'importe quoi. Avec ce témoignage, on acquiert une vue différente de la culpabilité. Un historien a dit que le Goulag et l'holocauste ont été des miroirs grossissants donnés aux chrétiens pour leur montrer l'horreur de ce qu'ils ont fait, et qui a été à l'origine de la déchristianisation. - Un franc-maçon a dit qu'il n'y a pas eu de déchristianisation parce qu'il n'y a pas eu de chrétienté. Le principe de la franc-maçonnerie est la tolérance mutuelle, le respect des autres et de soi-même et la liberté de conscience. Elle reproche amèrement au catholicisme son intolérance, et cet argument n'est pas sans fondement. (Léon de Poncins. La F.M. d'après ses documents secrets. Diffusion de la Pensée Française, 1972).
Il faut se débarrasser du poids des habitudes mentales pour regarder les choses en face. La contradiction entre documents pontificaux sur la liberté religieuse a été analysée en détail dans la Lettre à quelques évêques sur la situation de la Sainte Eglise, et le Mémoire sur certaines erreurs actuelles, suivi d'une Annexe sur l'opposition entre le Concile Vatican II et l'Encyclique Quanta Cura (Société Saint Thomas d'Aquin, janvier 1983). Elle soulève le problème de l'infaillibilité de l'Eglise, que le Concile Vatican I définit en disant : Il faut croire de foi divine et catholique ce qui est contenu dans la parole de Dieu écrite ou transmise par la tradition, et que l'Eglise nous propose de croire comme divinement révélé, soit par un jugement solennel soit par son magistère ordinaire et universel (Dentzinger 1792). Le Pape participe à cette infaillibilité de l'Eglise de la façon qui a été définie par le même Concile : Lorsque le Pape, remplissant la fonction de pasteur et docteur de tous les Chrétiens, définit en vertu de sa suprême autorité Apostolique qu'une doctrine sur la foi et les moeurs doit être tenue par l'Eglise universelle, il bénéficie de l'infaillibilité dont le Rédempteur a voulu que l'Eglise soit divinement pourvue lorsqu'elle définit une doctrine sur la foi et les moeurs (Denzinger 1839). Cette phrase définit les quatre conditions de l'infaillibilité.
L'Abbé Noël Barbara démontre que la Déclaration Dignitatis Humanae a toutes les marques d'un document infaillible. En effet cette Déclaration s'achève par la note suivante : Tout l'ensemble et chacun des points qui sont édictés dans cette Déclaration ont plu aux Pères du Concile. Et Nous, en vertu du pouvoir apostolique que le Christ Nous a confié, avec les vénérables Pères, Nous les approuvons, décrétons et arrêtons dans le Saint Esprit, et Nous ordonnons que, pour la gloire de Dieu, ce qui a été ainsi établi en Concile soit promulgué. Rome, près Saint-Pierre, le 7 décembre 1965. Moi, Paul, Evêque de l'Eglise Catholique. - Le Pape, quand il approuve avec les vénérables Pères du Concile, décrète et arrête dans le Saint Esprit, et ordonne de promulguer, agit bien expressément en tant que docteur et pasteur de tous les Chrétiens. Il fait appel à son pouvoir apostolique. La référence à la doctrine révélée est assurée par les citations Scripturaires, comme nous le verrons plus loin. L'Eglise catholique, c'est l'Eglise universelle qui doit tenir cette doctrine. Les quatre conditions de l'infaillibilité papale sont remplies.
L'Abbé Barbara attribue les mêmes caractères d'infaillibilité à l'Encyclique Quanta Cura, ce qui semble mettre l'Eglise en contradiction avec elle-même. Cependant il n'y a pas de contradiction dans le Saint-Esprit, et par conséquent il ne peut pas y en avoir dans l'Eglise. Les contradictions existent entre les hommes et l'Eglise, mais non entre l'Eglise et elle-même. Pour savoir si le Pape enseigne la foi et les moeurs, c'est-à-dire ce que Jésus-Christ a enseigné, on peut regarder s'il fait appel explicitement à la Révélation, comparer dans les documents en cause quelles sont les références faites à la Sainte Ecriture. Ce critère n'est pas contraignant, car on peut exposer la doctrine révélée sans citer de références, mais il donne des indications. Dans l'Encyclique Quanta Cura, nous ne trouvons aucune référence à la Sainte Ecriture ni à l'Evangile, mais une référence à l'Encyclique Mirari Vos (15 août 1832), par laquelle le Pape Grégoire XVI a condamné la doctrine de Lamennais sur la liberté. Dans cette dernière nous trouvons les citations suivantes de la Sainte Ecriture :
Luc 22,32 Affermis tes frères.
1 Co 4,21 Préférez-vous que je vienne chez vous avec des verges ou bien avec charité et en esprit de douceur ?
Luc 22,31 Satan a demandé à vous cribler comme le froment.
Is 24,4 Ils ont transgressé les lois, changé la justice et rompu le pacte éternel.
Ep 5,32 Le mariage est un mystère d'une grande portée : je veux dire qu'il s'applique au Christ et à l'Eglise.
Ep 4,5 Il n'y a qu'un seul Seigneur, une seule foi, un seul baptême.
Luc 11,23 Qui n'est pas avec moi est contre moi.
Ap 9,2 Il en monta une fumée qui obscurcit le soleil, et des sauterelles se répandirent sur la terre.
Ac 19,19 Beaucoup de ceux qui s'étaient adonnés à la magie apportaient leurs livres et les brûlaient en présence de tous.
Rm 13,1 Il n'y a point d'autorité qui ne vienne de Dieu, et celles qui existent sont constituées par Dieu. Si bien que celui qui résiste à l'autorité se rebelle contre l'ordre établi par Dieu. Et les rebelles se feront eux-mêmes condamner.
Sg 7,15 Dieu est lui-même le guide de la sagesse, et il dirige les sages.
Ap 19,16 Un nom est écrit sur son manteau : Roi des rois et Seigneur des seigneurs.
Le problème de la liberté religieuse a été traité aussi par le Pape Léon XIII dans l'Encyclique Libertas Praestantissimum (20 juin 1888), qui comporte les citations suivantes :
Si 15,14 Il l'a laissé entre les mains de son conseil.
Jn 8,34 Celui qui commet le péché est l'esclave du péché.
Ga 3,28 Il n'y a plus ni Juif, ni Grec, ni Barbare, ni Scythe, mais tous sont frères dans le Christ.
Rm 13,1 (voir plus haut)
Jr 2,20 Je ne servirai pas.
Jn 6,45 Ils seront tous enseignés par Dieu.
Jn 8,32 Vous connaîtrez la vérité, et la vérité vous rendra libres.