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Le but de la vie
Le but de la vie est ambigu, car il est à la fois temporel et éternel. Le Créateur nous prête la vie, et puis il nous la redemande.
Petit poisson deviendra grand,
pourvu que Dieu lui prête vie.
(La Fontaine)
Je ne cherche pas à savoir ce que je suis, ô ! mon Dieu. Mes oeuvres, mes luttes, mes écrits ne vous intéressent pas, et au fond ils ne m'intéressent pas non plus. Vous ne voulez en eux que la preuve de mon amour.
(Révérend Père Calmel, o.p.)
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Tes mains m'ont façonné, formé ; |
Your hands shaped me and made me. |
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Le papyrus pousse-t-il hors des marais ? |
Can papyrus grow tall where there is no marsh ? |
Si nous aimions le Créateur et que nous le voyions, nous en éprouverions un grand bonheur. Mais Il veut être aimé pour Lui-même, d'une façon désintéressée, et non pour le bonheur qu'Il nous procure. Le monde est le vêtement qui Le cache et qui Le révèle en même temps. L'aimer pardessus tout, c'est avoir confiance dans le Sermon sur la Montagne, qui nous apporte la paix comme un surcroît. Celui qui fait des êtres vivants est leur père. Comme il est naturel d'aimer notre père de la terre et notre famille, il faut aussi aimer le Père du ciel et la famille des hommes. Il n'y a pas de vraie vie pour l'homme hors de cet amour. Les Juifs pensaient que l'amour de Dieu et du prochain (c'est-à-dire la pratique des commandements), est l'essentiel de la foi. La foi ne consiste pas à dire que le Créateur existe, ce qui est une conclusion de la raison, mais à observer les commandements transmis par les prophètes. Ceux qui disent Seigneur, Seigneur, mais ne font pas la volonté du Seigneur, suivent les faux prophètes. Ce qu'ils voudraient, c'est le paradis sur la terre, c'est amener le Père à faire leur volonté à eux. Ils le prennent pour le génie d'Aladin, chargé d'exaucer les souhaits de ceux qui ont frotté la lampe.
La confiance en la Providence nous détache de nos problèmes immédiats et nous délivre de nos névroses. Le souci du prochain nous sort de l'égoïsme. Un incroyant dit que le seul but de la nature est de nous détruire au plus vite. Il ajoute qu'il ne peut rien faire pour Dieu, mais qu'il peut aider à soulager les misères des hommes. Il faut soulager les misères, mais il faut aussi comprendre que notre vie n'est pas essentielle. Toute bonne action est une goutte d'eau dans l'océan des misères. L'Evangile précise que quand nous avons fait tout ce que nous pouvons, nous restons des serviteurs inutiles. La conquête de l'Annapurna n'était pas essentielle, ni aucune des conquêtes légitimes de l'homme. L'invention de l'électricité n'était pas essentielle, quoiqu'elle aide à comprendre les merveilles de la création. La seule chose essentielle est de reconnaître la puissance de Dieu et d'accepter la mort qu'il nous donnera. La vie sert à former des adorateurs en esprit et en vérité. Le seul acte positif est de ne pas refuser l'adoration. Nous ne pouvons rien offrir, car nous n'avons rien qui ne nous soit prêté. Les offrandes dont on voudrait acheter la faveur divine Lui appartiennent déjà :
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Garde-toi de dire dans ton coeur : C'est ma force, c'est la vigueur de ma main, |
You may say to yourself |
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Je ne prendrai pas un seul taureau de ton domaine, |
I have no need of a bull of your stall |
Notre vie n'a qu'un seul but, c'est de louer le Père, et si nous ne le faisons pas, nous sommes inutiles. Il nous prête tous les biens pour que nous connaissions sa richesse, et puis il nous les reprend, pour que nous n'aimions pas ces biens plus que lui-même. Aimer quelqu'un pour ses cadeaux et non pour lui-même, c'est la prostitution, et c'est ce qu'Il ne veut pas. Le Seigneur nous aime, et il veut être aimé pour lui-même. Nous lui préférons ses dons lorsque nous refusons la mort. Le péché c'est de ne pas faire confiance, c'est d'être prêt à prendre la vie du prochain pour défendre la nôtre. Dès son adolescence, quand elle professait l'athéisme, Simone Weil a désiré le bien absolu. Elle est arrivée à penser que, si on croit que le désir du bien est toujours rétribué, on n'est pas athée. Le moi individuel n'a aucune possibilité d'action positive à sa portée, sauf de consentir à sa propre destruction. Qui plus est, ce consentement n'est que l'acceptation de ce qui, de toute façon, est la seule réalité, à savoir l'idée que le moi n'a aucune existence réelle en aucun sens que ce soit. Elle écrit :
Au moment de mourir, si on meurt dans un sentiment d'amour - et l'amour du Créateur, c'est la même chose que l'amour de l'univers, de ses lois, de tous les êtres pensants qui s'y trouvent - c'est nécessairement un amour pur. L'homme ne peut atteindre qu'au moment de la mort le plus haut degré de pureté. Qu'importe ce qui se passe ensuite ? Mais c'est à condition, bien entendu, qu'on meure véritablement détaché de toutes choses.
Je n'aime plus mon Dieu ; n'est-ce point un blasphème ?
Non, je ne l'aime plus ainsi que je l'aimais
De cet amour sensible, où me cherchant moi-même
En feignant de l'aimer, m'aimant je le fuyais.
(Claude Hopil, 1585-1633, Cantique de l'indifférence)
Toute action humaine est ambiguë. Quand une communauté, constituée sur une base de fraternité, obtient la prospérité, elle devient un objet de convoitise pour des envahisseurs. On la défend par les armes, et par des moyens opposés à l'esprit de sa fondation. C'est ce qui arrive dans le film Mission, et c'est la ruine. Préférer notre vie à celle des autres, rechercher notre bien à leurs dépens, est un comportement contraire même à notre bien temporel. Car tous les biens nous viennent par l'intermédiaire des hommes, et la prospérité de la société où nous vivons est notre prospérité. Laisser des hommes au chômage, négliger de leur faire acquérir des moyens de paiement, sous prétexte que ce ne serait pas un investissement suffisamment productif, c'est détruire nous-mêmes les débouchés de notre économie. Refuser de pardonner les offenses pour défendre notre confort, notre amour-propre, notre vie, c'est entrer dans une escalade fatale à l'union de notre foyer ou à la paix de notre pays. La tentation renaît sans cesse de sauver notre vie temporelle, de sauver les institutions qui nous protègent, au prix de la vie des autres.
L'homme a toujours besoin de lutter contre lui-même. Il est tenté par l'esprit malin de vivre par lui-même, de se satisfaire de l'excellence de sa propre nature, de s'installer dans la finitude des possessions de ce monde. Il refuse sa collaboration à la Providence qui lui demande de faire un bien désintéressé aux moins favorisés. Il ne veut pas accepter la mort qui est le moyen de donner au Créateur ce qu'on lui doit, l'amour désintéressé, l'amour pour lui-même. Il ne comprend pas que le cycle de la vie et de la mort n'est pas celui d'une réincarnation, mais qu'on en sort pour entrer dans l'amour. La vie n'a de sens que si elle est donnée. L'amour donne avant de recevoir. Le seul vrai bien est le bien éternel. Les biens périssables ne sont pas de vrais biens. Ce sont des signes, des paroles, des discours, des images, des analogies du bien éternel. Confondre les signes avec ce qu'ils signifient, c'est la cause de l'usure et de la guerre.